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78° Nord - 2021

Journal de voyage en Norvège du Svalbard au Cap Nord

Introduction


L’an dernier, malgré cette première année de guerre, dixit le Président de la République française, je suis arrivé à me carapater en Islande. Ce fut exceptionnel. Souvent dans l’année, des images, des moments et des rencontres ont nourri mes journées. L’Islande c’est comme la gastronomie, tu te souviens des mets ou des grandes tables qui ont fait vaciller tes émotions. Sur cette vibration positive islandaise, naïvement, je pensais que le monde d’avant allait revenir comme les hirondelles marquent le printemps et que j’allais me lancer dans mon projet pour arpenter le Kazakhstan en moto.

De restrictions en contraintes, d’espoir en rechute, de vaccin en « variants », sortir de l’espace Schengen semblait compliqué. Plus les jours avançaient et plus l'idée du Kazakhstan s’évaporait inexorablement. L’opportunité naît, avec un collègue, de s’aventurer au Maroc. Ce projet aurait servi de jauge avant de découvrir la steppe d’Asie. Le Maroc, les dunes de Merzouga, Zagora, Iriqui, le Sahara occidental, Laâyoune et Nouakchott: l’Afrique comme horizon s’offrait à moi. J’allais marcher sur les traces des aventuriers de haut vol tels « Gaston Rahier », « Hubert Auriol », « Theresa Wallach » ou encore le truculent « Lolo Cochet ». L’effet Laetoli était en marche, j’allais emboiter le pas de ces princes du désert. C’était l’aventure avec un grand A. L’homme face à la nature et j'allais descendre jusqu’à une latitude de 18° nord. Le lecteur assidu remarquera un décalage entre le titre du présent voyage et la latitude Nouakchott. Quoi? 60° de différence soit à peine plus d’alcool que dans un Ricard c’est vraiment ergoter ! La dégradation du climat sanitaire, voyager hors Union et des faux rebonds ont eu raison de ce projet sudiste. Donc, pour suivre une logique implacable, j’ai décidé d’aller au cap Nord en faisant une incartade au Svalbard à 78° Nord.

Ermeline ma rouquine autrichienne (KTM 1290 S), qui m’avait accompagné dans mon « Olive Tour » et Justine, mon adorable "baroudeuse", qui m’a amené en Islande, ont été troquées, cette année, pour Viktor (KTM 1290 R). Pourquoi Viktor. Parce que Viktor il est fort ! Viktor promptement rodé, équipé et préparé simplement, doté de belles chaussettes (pneus) à picots est prêt à goûter aux « petites journées » à la Bruno. Certes, Viktor voulait en découdre avec la piste et le desert, il se contentera d’un road-trip norvégien. Je conviens que la préparation de voyage a été faite un peu à la hussarde. Globalement, je me fixe quelques points de chute et je m'exécuterai à broder dans les plis des routes norvégiennes de mémorables souvenirs. Après m’être enfilé quelques guides sur la Norvège, effectué moult clicks sur Booking et avoir regardé les cartes en détail - fin août je suis prêt !

Néanmoins, pour se "palucher" le Cap Nord, il existe de nombreuses fantaisies. Pour la montée, vous avez le classique "Danemark, Suède, Finlande et un retour par la Norvège". Il y a une variante cocasse: une montée par la côte norvégienne et un retour par Mourmansk, Saint-Pétersbourg et les pays baltes. J'ai décidé de tout faire par la Norvège. Après le Svalbard, le retour du Cap Nord vers Bergen se fera par l’express côtier pour se laisser glisser le long des fjords et apprécier la vue depuis la mer. Enfin, quel que soit la situation sanitaire début octobre, je rentrerais bien, un jour, dans mon pays d’origine. Je préfère encore négocier mon « extradition » à la frontière norvégienne que dans le port de Tanger.

Pourquoi la Norvège


La première fois où je suis allé en Norvège, c’était en 1994. Vingt-sept ans plus tard, j’ai toujours en moi ce sentiment vivace d’avoir vu des paysages bouleversants de beauté. C’était la première fois que j’avais été ému devant un paysage. Mon coup de foudre pour les pays nordiques a débuté à ce moment-là. À plusieurs reprises, j’ai visité les pays baltes et nordiques et, sans cesse, je me suis toujours émerveillé de la douceur de lumière drapée dans une incroyable rudesse quand l’hiver commence à mordre. Je suis épaté par la qualité de vie et le temps qui glisse comme nul par ailleurs. La Norvège est envoûtante. Entre mer et montagne, le charme opère incessamment. Il grave des images majestueuses et des souvenirs inoubliables.

Ce voyage me permettra aussi d’aller jusqu'au Cap Nord. C’est un peu comme un rituel initiatique pour un motard. Être allé au cap Nord, c’est avoir fait quelque chose de particulier – avoir coché la case « fait ». C’est comme avoir parcouru la route 66 (enfin ce qu’il en reste) ou, pour l’alpiniste, avoir fait le Mont-Blanc ou encore doubler le Cap Horn pour un marin. Autant de symboles qui posent un jalon dans une vie, qui marquent l’accomplissement de quelque chose et le début d’autre chose. Ce voyage a aussi un autre objectif: découvrir le Svalbard.

J’ai toujours été intéressé, en géographie, par la singularité des caps, des pointes et les limites terrestres. Ces endroits se distinguent, car ils marquent la fin du territoire de l’homme et nécessitent ingéniosité et innovation pour aller au-delà. Le Svalbard, c’est le point le plus septentrional habité de la planète. Certes, je ne serai jamais un Roald Amundsen, mais aller par 78° Nord, c’est côtoyer la limite dans l’extrême Nord et s'approcher à mille kilomètres du toit de notre terre.

La Norvège est addictive et c’est peut-être pour cela que je souhaitais l’admirer à nouveau et prolonger cette dépendance affective. La Norvège c’est vouloir noyer mes yeux dans des paysages à la beauté indécente, apprécier l’automne naissant sous de hautes latitudes, goûter aux premières attaques du froid, musarder le long des fjords, vivre ! Aller en Norvège c’est peut-être simplement se laisser séduire.


Des chiffres

Des dates

Le Voyage


1) 05.09.2021 - Luxembourg - Groß Meckelsen (DE) - 582Km

Le programme du jour est assez simple : m'avancer vers le nord de l'Allemagne. La moto est chargée depuis la veille, tout est prêt. La journée est assez courte et simple, alors j’étire ma matinée. Je pense et repense pour voir si je n’ai rien oublié. Il est temps d’arrêter de tergiverser. Mise à feu de la fusée à 9h36, l’aventure débute, en route pour 78° nord !

Jusqu’à Cologne, l’alternance d’autoroutes, de voies rapides et grandes nationales rend la route plaisante. J’ai même vu, avant Bitburg, un dinosaure. Sérieux, j'assure que ce n’est pas le soleil qui me fait déjà divaguer. Un grand illuminé a mis dans son jardin, en taille réelle, un dinosaure du genre T. rex. Celui qui se tient sur ses pattes arrière, une corne sur le haut du crâne façon licorne et des dents hyper acérées, grandes comme des sabres. Tout pour effrayer les foules. Imagine si une particule cosmique frappe la bête ou qu’un mauvais tour joué par le réchauffement climatique fait prendre vie à la bête, c’est panique au jardin ! J’arrive à Cologne, ses foires, son eau, sa cathédrale et ses bouchons.

Je profite de la pause sandwich pour faire le plein. Je viens de battre un record, j’ai payé 1,849 euros le litre d’essence. J’ai mis de la 95-E10, car c’était la moins chère ! J’ai quand même fait le plein à fond pour le plaisir ! Juste pour rire, la SP-98 était à 1,979€ le litre – là, c’est abuser ! A ce tarif-là, tu éprouves même du plaisir à polluer. En fin de journée, j’ai refait le plein et à 1,529€ le litre. J’ai trouvé que c’était une affaire.

À partir de Cologne et jusqu’à Brême, j’ai ce sentiment récurrent que l’autoroute me saoule. Certes c’est pratique, mais je n’y vois ni épanouissement ni plaisir. La monotonie hypnotique de ce grand ruban noir m’ennuie terriblement. Ce moment désagréable est largement compensé par une journée noyée sous un beau soleil. Les lendemains chatoyants gomment aussi ce désagrément, car l’aventure qui s’offre à moi est belle. Pour passer le temps, j’en profite pour filer le train à deux Néerlandais, en Harley. Leurs motos pétaradent et ronronnent comme un bateau de pêche. En revanche, ces cochons ont la poignée de gaz bien soudée dans le coin (pour des "Harleytistes").

La journée s’achève après 5h48 de roulage. Petit temps de repos à l’hôtel avant de travailler mon journal. Le soir, mon repas sera composé de saumon et de canard. Les deux savent nager, c’est parfait ! Le point final sera marqué par un moelleux au chocolat. Le premier soir des vacances se fête - non peut-être ! Dernière facétie pour clore la journée, je casse la clef dans la porte d'accès aux chambres de l'hôtel. Le gérant fixe rapidement le problème. Il est temps d'aller se coucher.

Demain, je poursuivrai vers le nord du Danemark. Ce "road trip" est une course au long cours. J'avance donc à l'aune de la locution italienne "chi va piano va sano e va lontano".

2) 06.09.2021 - Groß Meckelsen (DE) - Randers (DK) - 462Km

Ce matin, la rosée s’est invitée pour baptiser Viktor. Cela fait bien longtemps que je n’avais pas épongé ma moto comme un soviet (car le soviet éponge, c’est bien connu).

J’avais apprécié, la veille, les 10 derniers kilomètres de route pour rejoindre l’hôtel. Les routes bordées d’arbres, les maisons basses, l’absence de barrière entre les maisons, l’environnement bien propret, donnaient un air de tranquillité. Cela me faisait penser aux Pays-Bas. Peut-être qu’un Néerlandais dirait que ce coin d’Allemagne ressemble à leur pays ! Il fait un temps merveilleux ce matin et la route pour rejoindre l’autoroute est tout aussi plaisante.

A l’approche de Hambourg, en regardant au loin, je pensais que j’allais plonger dans un banc de brouillard. En fait, c’est un dôme de pollution qui est posé sur la ville. En moto, le mode "recyclage de l’air" n’existe pas. Toute cette crasse, c’est pour mes poumons. Traverser Hambourg est toujours impressionnant. L’autoroute longe la zone portuaire. C’est, d’abord, cette incroyable file de camions qui s’étire sur des kilomètres et sature une ou deux bandes d’autoroute. C’est un joli florilège de plaques d’immatriculations. Toute l’Europe converge vers le port. Puis ce sont ces immenses transbordeurs de containers, alignés les uns derrière les autres, hauts comme des immeubles. Une seule ligne de transbordeurs peut charger 4 porte-containers à la fois. C’est gigantesque. Pas le temps de trainer et de s’émerveiller de ce monde à la Gulliver. Ma priorité est de rejoindre le Danemark.

J’arrive enfin à la frontière. Comme l’an dernier, les militaires s’occupent du filtrage du trafic. Comme dit le proverbe : « plus tu t’éloignes d’un militaire, plus tu te rapproches de l’intelligence. ». La voiture devant moi est déroutée. Le préposé de sa guérite me fait signe, de la main, de passer. Comme il n’y a pas de plaque à l’avant de la moto, je m’interroge sur le critère de sélection. Je n’insiste pas, je passe mon chemin, je vais encore dire des bêtises sur les militaires.

Je décide d’écourter l’épisode autoroutier maintenant que la frontière est franchie. Je prends la sortie « Christianfeld ». Le symbole à côté du nom de la ville me fait penser à la route 66. Je me dis que rouler sur la 66 ne peut pas me faire de mal. Il n’en n’est rien, c’est juste le numéro de la sortie. Pause carburant; j’en profite pour avaler un petit sandwich, très bon, sans savoir trop ce qu’il y a dedans. J’en profite aussi pour réajuster mon plan de route et décide de ne pas attendre demain pour voir la mer. Le ciel devient un peu laiteux, mais il fait 20° et sec, je ne boude pas mon plaisir.

Je décide de quitter l’autoroute à Vejle et de me diriger vers Horsens, Hou et Kysing. Dans cette région, les maisons sont majoritairement de plein pied et certaines ont des toits de chaume. C’est mignon. En cette période de labours, les tracteurs sont suivis par des nuées de mouettes. Les champs s’évanouissent vers la mer et confèrent un air de Morbihan ou du Cotentin. A Kusing, la vue sur la mer depuis le haut de la dune, est splendide. Les maisons qui y sont implantées sont cossues. L’architecture varie de l’ancien à l’ultra moderne chic. Ces routes secondaires danoises sont un aquarium de zénitude. C’est une atmosphère de bien-être qui domine.

Arrivée à Randers. J’y passerai la nuit. Je profite de cette fin de journée pour déambuler dans la zone piétonnière et essaye de faire quelques photos. Le centre historique est composé de bâtisses du XVIIème siècle et de maisons à colombages. Randers est une très belle ville qui mériterait une visite plus approfondie. Cerise sur le "gâteux" : ici c’est le monde d’avant, adieu masques et distanciation sociale.

Le repas sera pris à l’excellent restaurant de l’hôtel : un régal. Demain, départ matinal afin d’embarquer pour la Norvège à Hirtshals.

3) 07.09.2021 - Randers - Hirtshals (DK) - Ferry - Kristiansand (NO) - Fidjeland - 360Km

Je pense que l’énorme cheminée de l’usine, à la périphérie de Randers, a tapissé le ciel en gris et répandu un abondant brouillard – bravo ! C’est fait avec une très grande application. Je quitte Randers à l’heure de la rentrée des classes. Depuis hier, en traversant Aarhus, je me pose la question si le Danois ne roulerait pas plus en vélo que le Néerlandais. Sûrement aussi des aficionados du deux-roues.

Avant de quitter l’hôtel, je demande à la réceptionniste, une blonde à la beauté agaçante, une confirmation du temps de route pour rejoindre Hirtshals. Elle bute visiblement sur le nom de la ville. Je répète sans grand succès. Je traduis « la ville au nord du Danemark où on embarque pour la Norvège ». Ô miracle! Son beau minois s’illumine. Elle me donne la version danoise de « Hirtshals». Je ne reconnais pas le nom de la ville. Moi aussi, je peux parler avec des biscottes dans la bouche. Moi, je vais dire, en mâchant des Marshmallows, « Saint-Remy-en-Bouzemont-Saint-Genest-et-Isson » et on va voir qui fait le malin (nom de commune le plus long en France)!

Pour les deux tiers de la route, c’est un épais brouillard qui m’accompagne. Comme je ne vois pas au-delà de 200m, je laisse vous imaginer la chaîne de montagnes d’Aalborg et ses pics à plus de 7000m d’altitude, ses neiges éternelles et ses stations de ski. À droite, il faut admirer un immense erg et les champs pétrolifères où quelques camélidés baguenaudent. Je ne suis pas certain, là, de l’exactitude des faits ; je vous laisse le plaisir de découvrir cela par vous-même lors d’un passage au Danemark quand le brouillard se sera dissipé.

À 50 kilomètres du ferry, le temps se lève et vire au bleu. Comme j’ai un peu d’avance, je me dirige vers la côte pour voir la mer. J’emprunte au hasard une route qui me conduit directement sur la plage. Des camping-cars et des “Explorers” y ont passé la nuit. La vue « les pieds dans l’eau » est imprenable. Un peintre, matinal, achève sa marine. Deux femmes sortent de la voiture en peignoir de bain. Elles filent direct à la baille ! À leur retour, j’applaudis. Elle me demande d’où je viens et où je vais. En résumé, j’explique que j’apprécie la beauté des pays nordiques, le charme et le courage des femmes qui se baignent à cette heure – elles rient!

Au vu des traces de pneus, il est visiblement autorisé de rouler sur la plage. Je fais quelques tests et Viktor est souverain dans le sable. J’étais fâché avec le sable depuis quelque temps ; me voilà réconcilié.

Direction l’embarcadère, 3 Allemands en KTM me rejoignent. Ils sont de Brême et vont faire une boucle de Bergen à Oslo. Ils me souhaitent bon courage pour mon aventure. C’est un gang de KTM à bord du ferry. Celui-ci est modérément rempli. C’est un temps de repos que j’apprécie. La traversée s’effectue en un peu plus de 3 heures. A bord du ferry, l’option « lounge » avec buffet à volonté est une excellente option. J’en profite pour faire une petite sieste et émerge quand nous arrivons à destination : excellent timing.

Dans le port de Kristiansand, le bateau d’incendie teste ses lances à eau. Le bateau dispose de part et d’autre deux jets orientables. La puissance est phénoménale. C’est aussi fort que le jet d’eau de Genève dans le lac Léman. Le spectacle est saisissant et peu commun.

J’emprunte la route 9 pour faire cap plein nord et bifurquer par la route 450 plein ouest pour regagner Fidjeland où je passerai la nuit. Le temps s’est couvert, c’est un peu tristounet. Je m’échappe rapidement du ferry.

Premier constat avec le strict respect des limitations de vitesse, la 5ème et la 6ème vitesse ne seront pas utilisées et le pignon de la 4ème ne sera pas trop usé à la fin du voyage. La route débute par la remontée d’une rivière qui coule dans une large vallée. C’est immédiatement dépaysant et plaisant. La grisaille fait place à un ciel plus lumineux. Au bénéfice d’une dépression, j’en profite pour faire quelques photos de rapides bouillonnants et turbulents.

À Nomeland, je bifurque sur la 450, une route saisonnière, qui fait honneur à la Norvège : c'est beau! Le Norvégien, comme l’Islandais ou le Madérien, est assez pragmatique. Il trace la route, droit dans la pente. Ça monte ferme. Si un ami norvégien vous propose un tour en vélo, vérifiez bien de ne pas passer par la 450. En revanche, si le masochisme est votre religion alors n’hésitez pas. Je passe en quelques kilomètres de 200 à 1000 mètres d’altitude. La végétation change, adieu bouleaux, sapins et autres essences. Ici, c’est rocaille, lacs et lichens. C’est vert et donc probablement abondamment arrosé. Des très estivaux 21°C dans la vallée, je passe à 14°C avec un vent assez tempétueux. Je n’ai pas croisé de troupeaux de rennes malgré les panneaux qui m’invitent à la prudence. En revanche, les moutons sont en abondance. Le mouton farceur aime se coucher sur la route et de préférence à la sortie d’un virage aveugle. Il convient de redoubler d’attention surtout que la route n’est pas plus large qu’une voiture et demie. Il y a de nombreuses échappatoires sur le bord de la route. Au gré du trafic, chacun laisse passer l’un ou l’autre en bonne intelligence. La lumière est magnifique en cette fin de journée et les nombreux lacs donnent au paysage des touches argentées du plus bel effet.

Sur cette petite route, je m'émerveille de la qualité de la partie cycle de la moto. Viktor est souverain. Je n'ai rien à faire, la moto se conduit seule. Arrivée à l’hôtel situé au pied des pistes de ski. Demain sera une longue journée pour rejoindre Bergen.

4) 08.09.2021 - Fidjeland - Bergen - 510Km

« Mamma mia ! Che bella giornata ». Débutons par la conclusion pour nous mettre immédiatement dans le tempo du jour. Certes, l’objectif est d’arriver ce soir à Bergen, mais quelques belles friandises ont égayé cette journée.

La veille, je pensais me réveiller vers 5 heures et rejoindre, au jour levant, Lysebotn distant d’environ 40 kilomètres. Il n’y a que deux ferries dans la journée à Lysebotn, un à 7h10 et l’autre à 15h30. L’avantage de ce ferry est de pouvoir découvrir la FV500/986 et regagner Forsand afin de faire une route plus directe vers Bergen.

Je me lève timidement et remarque que la nuit a essoré le ciel de ses nuages pour généreusement détremper la chaussée. Le soleil se levant à 6h47, la route doit se faire par une nuit d’encre. Même pour un motard déglingué du bulbe, rouler sur cette route de montagne mouillée, au dessin très torturé, et de nuit ne relève pas de l’entendement. Néanmoins, je prends mon courage à deux mains et me recouche pour quelques heures.

Le soleil s’ébroue de son sommeil et le bleu perce ce ciel de traîne. La température est relativement douce. La journée se présente sous de beaux auspices. Je décide de découvrir la FV500/986 entre Suleskard et Lysebotn (76 km aller-retour). Je reviendrai donc sur mes pas, faute de ferry, et débuterai mon détour par le sud pour rejoindre Bergen. Je repasserai donc devant mon point de départ dans quelques heures.

La FV500 est un monument. Le paysage sur ce plateau d’altitude est sauvage, brut, rugueux. Comme hier, l’univers est minéral, noyé dans une multitude de lacs et le tout tapissé de lichens. La route s’achève par la descente vers Lysebotn avec un passage par le belvédère appelé le « nid d’aigle / eagle nest ». Ladite descente relève plus de la chute libre que de la pente. Il est indiqué par pudeur 10%. Je crois que ni la TVA, ni la taxe de séjour et ni le taux de change ne sont compris dans ces 10%. Si vous voulez vous garer sur le parking du belvédère, il vous en coûtera 10€ pour une moto. Je n’ose pas imaginer le prix des consommations au restaurant. Je passe mon chemin et continue ma descente pour conjuguer beauté des paysages et plaisir de conduite. La fin de la route offre une vue éblouissante sur le fjord. Le ciel, entre azur et gris, ajouté de quelques panaches de brumes éparses, donne une note wagnérienne. Cela me fait aussi penser aux photos des Yosemite d’Ansel Adams. Je vais basculer au tutoiement pour m’adresser au lectorat motard. Si tu n’aimes pas les épingles, si le Stelvio t’a mis à l’épreuve et que le « tail breaking » est un concept, évite la descente ou la montée de Lysebotn. Ajoute l’étroitesse de la chaussée, les trajectoires foireuses des touristes (et les tiennes), la route mouillée, une pluie ou un brouillard potentiel, alors la petite balade sympathique peut tourner au calvaire. J’oubliais: l’équivalent norvégiens des « ponts et chaussées » a eu l’audace de faire un tunnel en pente avec une épingle dedans. Fin de l’aparté « motardesque ». Sur le retour, je croise mes 3 Allemands rencontrés hier sur le ferry. Ils admirent le paysage. Salutation, sourires et discussion d’usage. J’avance; la route est encore longue.

Dans deux semaines, cette route sera fermée. Elle se drapera de son manteau blanc, lovera ses paysages dans le froid et attendra le vol des cigognes pour dévoiler à nouveau ses charmes au printemps naissant. Ô toi, belle route, telle une amie, je te dis adieu et encore merci pour ce que tu m’as offert. J’emporte dans mes souvenirs ta beauté et ta force.

Après ce moment exceptionnel, difficile de tenir une telle intensité. Et pourtant, sans égaler ce moment, les routes 45 et 508 donnent le change plus qu’honorablement. Puis c’est une petite baisse de régime, dans le domaine du beau, pour qu’à nouveau la nature se sublime entre Erfjord (13) et Sauda par la 520. Mais le plus beau restait à venir. La 520 de Sauda jusqu’à la jonction avec la E134. Là, c’est du Mozart. La route se faufile dans une faille. On dirait le coup de hache d’un géant dans la roche. C’est étourdissant de beauté pendant des kilomètres. J’aurais voulu que cette route finisse dans le parking de l’hôtel et que ma journée s’arrête là. J’aurais voulu encore flotter dans ces cieux et eaux azurés, ces contrastes automnaux, ces cascades immaculées, ces virages subtils où prendre de l’angle demeure une caresse. J’aurais voulu étendre ce moment indéfiniment et être suspendu à ce plaisir des heures encore et encore.

Vous le croirez ou pas, mais qui passe devant moi quand je suis à la jonction ? Mes trois Teutons. Ils me reconnaissent. On se gare, on rigole de cette incroyable coïncidence. Qui est le chat ? Qui est la souris ? Nous nous saluons à nouveau et qui sait demain à Bergen, je les croiserai peut-être à nouveau.

Sur la série de trois ferries de la journée, qui est un moment de socialisation, je rate le dernier de 10 minutes. Il faudra attendre, une heure, la prochaine rotation. C’est un paramètre à prendre en considération dans ses temps de roulage. Je profite du soleil. Dans la ligne d’embarquement, un motard en Ducati Diavel édition Lamborghini se gare à mes côtés. C’est une moto produite à 650 exemplaires dans le monde. Il a la numéro 615. C’est la première fois que j’en vois une, en dehors des images sur le papier glacé des magazines. A la sortie du ferry, il tente de se sauver, je le suis. Cela permet d’allonger un peu l’allure.

Ce qui est remarquable dans la journée, c’est la variation des températures entre le rivage d’un fjord et les routes d’altitude. Je suis passé en un clin d’œil de 21°C à 13°C. De même, d’une vallée à l’autre, le grand bleu, peut alterner avec un gris lourd, ou un ciel pommelé. Outre la nature, mon admiration va aussi aux ouvrages d’art, notamment les ponts et les tunnels qui sont impressionnants par leur ingénierie et taille. J’ai passé une bonne partie de ma journée sous la terre tel un mineur. J’ai, entre autres, enfilé deux tunnels quasi à la suite, un de 11 kilomètres et l’autre de 10 kilomètres. Je vous assure, sans être claustrophobe, c’est terriblement long ! Surtout à 70 kilomètres par heure !

L’arrivée sur Bergen est moins palpitante. Après une journée très bien remplie, je garde en mémoire des paysages à la beauté brute. Au moment, de rentrer dans le hall de l’hôtel, un quidam qui m’emboîte le pas, me demande si la KTM garée là est la mienne. Je réponds que oui. Il me dit, que je risque une amende, car je ne suis pas garé à cheval par rapport au poteau de stationnement. Je lui dis merci et réajuste ma moto pour que l’alignement géométrique de celle-ci soit conforme à l’usage. C’est beau la rigueur, mais quelle importance dans le champ des étoiles quand les sœurs 500 et 520 raisonnent encore dans ma tête comme une douce mélodie. « Mamma mia ! Che bella giornata ».

5) 09.09.2021 - Bergen - Repos

6) 10.09.2021 - Bergen - Hafslo - 280Km

Journée de transition pour avancer doucement vers le Nord. Le temps est un peu tristouille mais la journée se passera au sec. Remonter les fjords, musarder le long des lacs, admirer le paysage se refléter dans les eaux et se sentir parfois tunnelier composera l’essentiel de cette journée.

Belle brochette de tunnels aujourd’hui, dont un de 11,4 kilomètres suivi d’un autre de 10 kilomètres dans la foulée. Je crois qu’emprunter un long tunnel est pire que de rouler sur autoroute. Je serais très preneur d’une fonctionnalité dans mon GPS qui indiquerait « éviter les tunnels de plus de X kilomètres de long». Aujourd’hui, dans le match ferries contre tunnels, large victoire à l’extérieur des tunnels 1 à 10. Le match retour sera compliqué pour la qualification au tour suivant ...

Avant Voss, je quitte la route (non pas « bardaf l’embardée »), je bifurque de la route principale pour m’engager sur l’ancienne route afin de m'approcher du lac pour faire quelques photos. L’ancienne route est, certes, plus chaotique et très étroite (seize), mais a le charme d’emprunter les anciens tunnels, autres trouées, et elle permet de suivre au plus près le dessin du rivage. Elle donne une idée des temps de parcours qui devaient être nécessaires, il y a encore une trentaine d’années, pour parcourir la Norvège, et laisse imaginer le même parcours en conditions hivernales.

Arrêt café et gâteau à Voss. Un imposant téléphérique permet de gagner le domaine skiable situé en haut de la montagne qui surplombe la ville. Le café-boulangerie-pâtisserie-salon de thé est le refuge des seniors du coin. Juste en rentrant dans la boutique, j’ai fait lourdement chuter la moyenne d’âge. Pendant tout le temps où j’étais là, 8 petits vieux, devant moi, n’ont pas cessé de lancer des dés. Je pensais au début que celui qui perdait la partie payait le coup aux autres, mais visiblement pas. J’ai imaginé que c’était un moyen pour ne pas sombrer dans Alzheimer en mémorisant les précédants tirages. Bref, je n’ai pas trouvé le sens de leur jeu. Je ne m’éternise pas et poursuis ma route.

La route FV 243 ou la « Bjørgavegen », est une route saisonnière, qui va d’Aurlandsvangen à Lærdalsøyri. Ce sera le clou de la journée. Dans sa première partie, elle offre une vue sensationnelle sur l’Aurlandfjord. A mi-route, une passerelle suspendue dans le vide permet de se sentir oiseau et de jouir d’un panorama spectaculaire. En haut du col, le plateau permet de longer des névés. Non loin de la route, on voit le glacier et les neiges éternelles du sommet. La descente offre une belle vue d’une cascade sur la Vardahaugselvi. Le plaisir de conduire est aussi au rendez-vous avec de très nombreuses épingles.

Arrivée à Hafslo assez tôt où je passerai la nuit.

7) 11.09.2021 - Hafslo - Sylte - 308Km

Le petit-déjeuner débute par une bonne autorigolade. Dans la salle à manger, une grande table est déjà dressée pour des convives. Le plan de table est établi et un prénom attribué à chaque place. Un nom, assigné à une chaise d’enfant, attire mon attention : TorJus. Torjus (tors jus) c’est synonyme de « presse-agrumes ». Quel parent a le toupet d’appeler un enfant « presse-agrumes ». J’imagine la scène, de la mère, qui, du haut de son perron, appelle son chérubin « Presse-agrumes, rentre à la maison, maintenant, tu vas attraper froid! Et va ranger ta chambre ! ».

Sur cette histoire qui me met en joie, j’admire le paysage à travers la fenêtre. La brume galope nonchalamment et semble trébucher sur les forêts. Le soleil peine à troubler ce subtil jeu tout en ombres chinoises déclinées entre dentelle formée par la cime des arbres et air cotonneux. Le lac semble contempler cette danse éthérée. Moi, je savoure ce moment.

Je débute cette journée par la route 55. C’est un sublime ruban d’asphalte qui serpente le long de lacs. Tout se mélange brume, lacs et montagne. L’ambiance est apaisante. Les couleurs d’automne varient d’un instant à l’autre. Des tons vermillon aux orangés, des verts doux aux sombres, c’est un festival de couleurs. L’été indien version norvégienne.

Je fais une pause-café au hasard à l’hôtel Sognefjellshytta. La charpente apparente en bois de l'édifice, le design moderne et le l'environnant rendent l’endroit merveilleux. Au loin, des glaciers conjuguent le turquoise, le vert et le blanc. L’endroit est une halte à retenir pour passer une ou deux nuits et randonner ou skier aux alentours. La route se poursuit. De majestueuses cascades m’accueillent. Elles plongent du haut d’immenses falaises ou ruissellent comme de gigantesques fontaines le long de la paroi. Le spectacle est fascinant.

Au chapitre animalier : hier, j’ai eu droit à la biche traversière. Aujourd’hui, ce fut le mouton rebelle, qui squatte la route et ne daigne pas se pousser. Le klaxon ne l’effrayait pas. Le coup de gaz ne semble guère plus efficace. Quelle hardiesse ! Je pense que son futur mariage, avec des flageolets, à la Pâque prochaine le rendra moins arrogant ! L’autre image cocasse fut celle de la vache aquatique. Sûrement dépendante à la balnéothérapie ou passionnée du rafting, elle décide de traverser ce torrent tumultueux. Engagée jusqu’au torse, le pis au frais, elle avance péniblement bravant le courant. Je ne veux pas connaître l’épilogue de ce scénario mal engagé, je file.

La route 55 s’achève à Lom. Sa ravissante église en bois et son pont donnent du cachet au village. Je continue ma route et bifurque sur la 258 à Grotli en direction de Videseter. Rapidement, le début asphalté se transforme en piste ; c’est un mélange de gravier, sable et terre. L’adhérence y est correcte. Je suis engagé depuis à peine 1 kilomètre que la pluie tombe abondamment, alors que j’avais été épargné jusque-là. La route brille comme un marbre. L’adhérence devient précaire. Mon pneu avant est plus destiné à un usage "off-road" sur sol sec. Il manque des crampons agressifs pour mordre le sol. Difficile de dépasser le 60km/h sans perte d’adhérence de la roue avant. Croiser les ornières, laissées par les autres véhicules, mérite toute mon attention. J’avance gentiment à un 50 km/h constant grâce à une excellente traction (mon pneu arrière à un profil à crampons). Comble de l’ironie, la pluie cesse, au bout d’une quinzaine de kilomètres quand la route redevient asphaltée au niveau de la station de ski. La loi de Murphy dans toute sa splendeur. Après cet exercice, ma moto est bien barbouillée. Outre, la finesse de conduite, le paysage de cette 258 est aussi à la hauteur. Glaciers, cascades, lacs ; un univers minéral lacustre splendide.

La descente vers le Geiranger aurait dû être un beau moment. Hélas, le brouillard a décidé de jouer les trouble-fêtes et de changer la partition. C’est une vraie purée de pois. Impossible par moments de voir à plus de 50m. Ce moment pénible passé, j’arrive enfin à Geiranger où mouille un énorme paquebot de croisière. Il ressemble à un HLM avec toutes ses petites fenêtres. Je suis bien plus heureux à enfiler les épingles sur la 63 que d’être caserné dans ce grand clapier. La route 63 me conduit à Eidsdal. Dernier saut de puce avec un ferry et j’arrive à mon hôtel à Sylte. La terrasse de ma chambre donne directement sur le fjord, j’ai quasi les pieds dans l’eau – c’est un bel endroit très délassant.

8) 12.09.2021 - Sylte - Veiholmen - 283Km

Journée de contraste entre montagne et pointe esseulée en bord de mer de Norvège. Ma journée débute par la route des Trolls (63) de Sylte à Åndalsnes. Certes très célèbre, mais sa réputation n’est pas usurpée. La route est probablement plus intéressante dans l’autre sens car la cascade me paraît plus captivante vue de face. Je ne regrette pas d’être ici en fin de saison et de parcourir cette route un dimanche matin. L’endroit doit perdre de sa superbe quand la route est surchargée.

Plus loin, en bord de route, une façade de maison est tapissée de têtes de rennes, probablement des trophées de chasse. C’est assez glauque et intriguant. Je poursuis vers Molde. Un tunnel plonge sous la mer et remplace probablement un ferry ou un pont. L’ouvrage de 5 kilomètres de long est assez particulier. La moitié du parcours s’effectue par une descente à 10% et l’autre moitié remonte symétriquement. Au milieu, je devrais donc être à 250 mètres en dessous du niveau de la mer. Petite coquetterie, des LED multicolores marquent la moitié du parcours. La sensation de siphon donne une étrange impression.

Petite pause à Molde dans un excellent café/boulangerie qui fait aussi petite restauration. C’est probablement le seul point de vie de la ville. En ce dimanche, tout est fermé. Molde fait un peu ville morte. C’était aussi le sentiment que j’ai eu sur la route depuis ce matin. Les dimanches matin norvégiens semblent très calmes.

Après ce moment réconfortant, je me dirige vers la route « Atlantique » ; grand classique norvégien. Celle-ci devrait se dénommer plutôt la route de la mer de Norvège car elle ne mouille pas dans l’Atlantique. La route est connue pour son aspect en apesanteur entre deux eaux et ses magistraux ponts en chapeau de gendarme. Ces ponts ont la particularité d’avoir une forte pente. Il faut attendre son extrême sommet pour apercevoir la descente. Cette route maritime est belle et élégante et ses ouvrages d’art sont spectaculaires mais elle laisse un goût de « trop court ».

Quand j’ai préparé ce voyage, l’analyse de la carte de Norvège et mon intérêt pour les pointes et les endroits un peu perdus a porté ma curiosité sur Veiholmen. A mon sens, la vraie route Atlantique se trouve là. La route 669 fait le tour de l’île de Smøla et s’étire jusqu’à Veiholmen. La partie ouest de l’île est une merveille. Elle est déroutante et étrangement fascinante. Son paysage plat, son archipel de rochers qui se noient dans la mer, tout semble sans repère. Au loin, les grands pics pyramidaux de la côte donnent le sentiment d’être sur un bateau à la dérive.

La pension Olsen à Veiholmen, où je vais résider pour cette nuit, n’a pas de service de restauration. Par ailleurs, le restaurant du village m’avait informé qu’il serait fermé. Je m’arrête donc à l’épicerie « Joker Vestsmøla » pour m’organiser un piquenique improvisé pour ce soir. Du saumon avec une bière fera l’affaire. Je prélève une bière d’un pack et demande à la caissière si les bières se vendent à l’unité. Elle me dit que non. Je remets donc la bière dans son pack et en prends une autre dans un frigo. A la caisse, la préposée me dit qu’elle ne peut pas encaisser la bière. Là, débute un dialogue assez surréaliste. Je demande pourquoi – elle me répond « parce que c’est dimanche ! ». – moi peu convaincu par cet argument « et alors ? » - elle réplique « parce que je ne peux pas ! ». C’est quoi son problème pour me vendre une bière bordel? La logique de l’histoire m’échappe. Je lui demande « quel est le risque si vous me vendez une bière ? ». Visiblement amusée par le touriste à la vélocité cérébrale lente, elle scanne ladite bière et me montre l’écran, qui affiche comme un message d’erreur. En substance, le message en norvégien indiquerait dixit la caissière « que l’article scanné enfreint la loi sur le débit de boisson et ne peut pas être encaissé ». Enfin je lui fais confiance car le message pourrait indiquer « sus à l’étranger qui va boire ta bière surtout qu’elle ne coûte que 5€ la canette ». Je n’insiste pas sur les idées latines qui traversent mon esprit (payer en cash, sans ticket, …) pour boire une putain de bière un dimanche soir avec mon saumon après une journée de route !

Pour rejoindre Veiholmen, il faut parcourir une dizaine de kilomètres sur une langue de terre. Cette route joue à saute-mouton de rocher en rocher. Un superbe pont enjambe un bras de mer. De part et d’autre de la route, c’est une savante communion entre terre et mer. La lumière de fin de journée sublime cette atmosphère. C’est une atmosphère hors saison, le temps semble plus lent, le calme demeure, le chant des vagues guide la partition du temps, le vent galope sur la lande, le temps d’automne semble se faner sereinement. Ici tout semble suspendu, un autre monde s’ouvre à qui est curieux.

J’arrive à la pension Olsen Veiholmen. Line, mon contact, m’indique qu’elle arrive dans 10 minutes et que je peux rentrer dans la maison car la porte est ouverte. Cette pension est une maison en bois peinte en blanc avec 5 chambres. La décoration intérieure est sobre, scandinave et tout est agencé avec goût.

Line, belle norvégienne, au caractère solaire m’accueille par un magnifique « Moien ». Le monde est petit. Elle a travaillé pendant 20 ans au Luxembourg et parle un français remarquable. Elle développe, avec sa sœur (Hilde), un business autour du tourisme dans ce bout de monde. Un projet hôtelier est en cours de développement. Elle me montre les magazines et livres qui reprennent le design des cinq maisons qu’elles possèdent dans le village. Je suis invité demain à visiter leur dernière création. En attendant le repas, je rédige mon journal depuis le salon avec vue sur la mer, je ne boude pas mon plaisir. Je suis dans un havre de paix où une vibration bienveillante demeure.

Ironie du sort, le restaurant du village est ouvert. Line y déjeunera avec sa sœur. Elle me réserve une table. Elle se propose aussi de m’aider pour traduire la carte. Ironie du sort, il est possible de consommer de l’alcool au restaurant dimanche soir, mais il est interdit d’en acheter chez l’épicier – étrange logique ?

9) 13.09.2021 - Veiholmen - Trondheim - 225Km

S’arracher au charme de Veiholmen est difficile. Je m’y sens bien. J’étire le temps, profite de l’instant. Line arrive pour me faire visiter sa dernière création. Un ancien abri à bateaux a été rénové en loft, avec un goût exquis. Le bois, le verre et la pierre dominent. La vue sur le chenal qui donne sur la mer de Norvège est une pure merveille. Line m’invite à m’assoir. Hypnotisé par la vue et aimanté à mon siège, les minutes s’égrainent comme nulle part ailleurs. Partir est une épreuve, c’est comme une rupture. La route pour retourner au ferry est belle mais mon âme vagabonde nage encore dans les images et les instants savoureux du matin.

Le bleu bataille avec le gris du ciel depuis ce matin. La journée vire au bleu et le soleil m’accompagnera jusqu’à Trondheim.

Je m’arrête à Aure. Je trouve une aire face au lac. Le banc est estampillé, en couleurs, aux armes de la ville « calice d’argent sur ciel d’azur ». Je recycle le pique-nique d'hier. L’ambiance est très feutrée. Tout est très doux. Ici la vie glisse comme des patins sur un parquet de bois.

J’inaugure la station-service hors sol. C’est-à-dire que la cuve principale de carburant, les canalisations, la pompe, le monnayeur et le système de débit tout est posé sur une dalle de béton à l’air libre. Si la question vient à l’esprit : « comment fonctionne une station-service ? », l’explication est là devant les yeux. Une sorte de station prête à l’emploi, que tu peux transporter en camion.

La route 680, d’Aure jusqu’à la jonction avec la 714, est très agréable. Le trafic est rare. Sous ce soleil, cela me fait penser à une balade dominicale. La température oscille entre 10°C et 16°C, mais, bien équipé, cette journée est très agréable.

Arrivée à l’hôtel Clarion de Trondheim. Belle vue sur le port. Un acrobate change l’anémomètre en haut de son mat. Je suis au troisième étage et il est quasiment à ma hauteur. Je remarque, au mouillage, dans le port deux bateaux-drones, ce qui est un concept assez novateur. Ils sont probablement destinés à des missions très particulières.

La vue depuis le bar situé au dernier étage de l’hôtel offre un panorama unique sur la rade. En ce jour de vote, les préparatifs pour fêter les résultats des élections législatives s’organisent dans l’hôtel. Je vais jusqu’au centre, qui est à peine 10 minutes de marche de l’hôtel, pour me restaurer au « Troll ». Demain, je me reposerai et visiterai la ville avant d’entamer ma remontée vers les Lofoten.

10) 14.09.2021 - Trondheim - Repos

11) 15.09.2021 - Trondheim - Tofte - 397Km

La journée de repos à Trondheim fut active, avec notamment la visite des principaux monuments. La ville est à taille humaine. Elle peut être parcourue à pied aisément. La solution de s’abonner, pour une journée, aux trottinettes électriques en libre-service (il y en a partout), semble une bonne option. Cela permet peut-être d’approfondir la découverte de cette belle ville. La multitude de musées et ses nombreuses boutiques permettent de trouver facilement son bonheur.

Le programme des trois prochains jours est assez simple : rejoindre puis parcourir la route 17, du sud vers le nord pour gagner les îles Lofoten. Grand bleu et grand soleil seront les maîtres-mots de cette journée composée comme un triptyque.

Le premier panneau est un panorama de fond de fjord ; de Trondheim jusqu’à Steinkjer, le paysage est plaisant sans être exceptionnel.

Le deuxième tableau va de Steinkjer à Kongsmoen. La route longe une vallée de montagne, bercée par des rivières ou des lacs. La pêche à la ligne (eau douce) est l’activité principale. La perte de repères est marquante. La route n’est pas éloignée de la mer, mais l’esprit maritime a disparu, de même que la notion d’altitude. Je pensais être ente 200 et 400 mètres d’altitude. En regardant le GPS, j’étais seulement à 64 mètres d’altitude – désorienté !

Le troisième volet, de Kongsmoen à Brønnøysund, est très déroutant. J’ai le sentiment d’avoir changé de pays. La densité de population devient faible. Certains endroits de la côte donnent un sentiment de grand isolement. La route longe la mer, mais étrangement, c’est l’activité agricole qui semble dominer (élevage). La topologie des lieux est assez simple : la mer, une plaine verte qui s’étend sur 2 kilomètres de large et une forêt de feuillus jusqu’à des contreforts rocheux qui toisent à environ 200 mètres d’altitude.

J’arrive à Tofte. Mon logis sera un bungalow sur pilotis baigné dans le fjord face à une ferme d’aquaculture. Le soleil cisèle des reflets dorés dans les risées de la mer. Une impression de velours, une ambiance feutrée, règne dans un silence absolu. Ainsi se referme cette journée de transition.

12) 16.09.2021 - Tofte - Jektvik - 206Km

Sur les conseils avisés du réceptionniste, je retourne à Brønnøysund pour me restaurer au « Svang ». C’est absolument sublime. Un 5 services de premier ordre. Restaurant qui rentre directement dans mes coups de cœur de ce voyage (cf. section « se restaurer »).

Le jour s’ébroue de sa folle course nocturne. Un doux trait orangé, pastel, dessine l’horizon. L’air est doux. Une grande pureté demeure. Le lieu exprime une vibration profonde, une respiration bienveillante qui appelle à un éveil en paix.

Je poursuis ma route 17 vers les Lofoten. Sur la ligne de ferry, deux motards Norvégiens me rejoignent. L’avantage du ferry est que la conversation s’engage facilement entre motards. Les deux lascars travaillent sur une plateforme pétrolière et profitent de leur semaine à terre pour faire une virée à moto et surtout picoler, entre amis, du vin en sachet (notre équivalent du cubi). Ils me confirment mon sentiment de grande différence de paysage et d’ambiance entre la Norvège du nord et celle au sud de Trondheim.

La route du jour n’est pas spécialement longue, mais elle est émaillée de 4 ferries. Pour à peine plus de 200 kilomètres à parcourir aujourd’hui, qui seront avalés en presque 3 heures, il me faudra 9h30 de temps effectif pour boucler cette étape. Je dois attendre, par exemple, 1h30 au deuxième ferry. Pour découvrir cette route côtière aux multiples visages, l’attente et la patience font partie du voyage. Le paysage se fait désirer et apprécier. Ici, le principe « du tout - tout de suite » n’a pas sa place.

Le col après Nesna me fait basculer dans la région de Rana. Une fois le col franchi, le changement de paysage est stupéfiant. L’environnement devient arctique, sauvage, très minéral, brutal et, étrangement, délicieusement captivant. Au large, des dalles acérées déchirent la mer comme la dorsale de Godzilla. Les plus hauts des sommets environnants sont saupoudrés de neige nouvelle. L’environnement devient exclusif, les conditions se musclent, c’est beau. Le temps est en plus très correct - je jubile.

Le dernier ferry de la journée a la particularité de couper le cercle arctique. Le capitaine annonce au micro que nous coupons cette ligne imaginaire. Sur la rive, un globe terrestre en métal symbolise cette ligne. A partir de maintenant, je vais passer 14 jours au-delà de cette frontière.

Je pensais que j’avais réservé pour la nuit un bungalow dans un camping. Finn, mon contact, un septuagénaire, bien alerte, au regard bleu perçant et à l'allure élégante m’accueille. Il m’indique que j’ai une grande maison tout en bois, de plus de 100 ans d’âge, pour moi. L’ancien et le nouveau s’y mélangent et la vue est imprenable. J’ai fait un crochet par la seule épicerie du village pour me concocter, le traditionnel "pâtes fraîches, thon, sauce tomate", mon couteau suisse alimentaire. La seule chaine que la TV satellite me donne, c’est la RAI, donc soirée à l’italienne !

13) 17.09.2021 - Jektvik - Sørvågen (Lofoten) - 218Km

La journée est plutôt courte. Elle me permettra d’achever la route côtière n°17. Un seul ferry, sur la route, est au programme avec des rotations fréquentes. Je peux donc prévoir un départ un peu plus tardif et savourer le paysage. En fin d’après-midi, j’embarquerai sur un ferry, à Bodø, pour arriver tard dans la soirée aux Lofoten.

La route est majestueuse. Les couleurs d'automne sont ici bien installées. Les pics aux alentours et leur touche de nougatine, sur le dessus, donnent du sublime au paysage. Dans le Holandsfjorden, le glacier vient s’évanouir dans le Fjord. L’air doux et le temps sec rendent l’étape exceptionnelle. C’est un privilège d’admirer cette nature si pure et si exclusive. A cet instant, je pense à mes amis proches. Tendrement, j’enrubanne les délices du moment dans une douce pensée. Tel un baiser, je l’envoie dans le ciel, qu’elle puisse voler jusqu’à eux.

A Knaplund, la conjonction du Skjerstadfjorden et du Saltfjorden forme un entonnoir ; 400 millions de mètres cube d’eau sont pris au piège en amont ou en aval au gré de la marée. Le flux d’eau fait naître des tourbillons, de gros bouillons et d’énormes malströms. C’est à la fois fascinant et inquiétant. Fascinant par la force et le spectacle procuré. Inquiétant par ce magnétisme qui peut vous happer, un chant de sirène qui vous perd. De cette ambivalence naît un spectacle hypnotique qui peut se contempler des heures.

A Bodø, le ferry est assez rempli. Trois motards deux Tchèques et un Suisse allemand, sont de la partie. Nous accrochons solidement nos motos au pont du navire. Les deux zigotos, norvégiens, rencontrés hier m’avaient conseillé de bien ficeler la moto, car la mer de Norvège à cet endroit peut être, un tantinet, agitée.

Le ferry glisse sur la mer de Norvège. La nuit s’installe doucement. La lumière bleutée vient éteindre doucement le dessin des pics et rochers dentelés qui pointent à l’horizon. Le soleil, dans un dernier soubresaut, offre une tache orangée en ce jour mourant. Bientôt, nous ne serons qu’un point lumineux croisant dans un noir intégral.

14) 18.09.2021 - Sørvågen - Svolvær - 199Km

Cette journée va me permettre de traverser une partie des Lofoten pour rejoindre Svolvær.

Le soleil au petit matin tapisse de sa lumière chaude ce bout de fjord où je me réveille. Les bateaux qui mouillent là et les petites maisons rouge brique baignent dans une atmosphère de sérénité. La journée sera exceptionnelle par sa lumière, ses bleus, sa visibilité et un soleil omniprésent.

Avant de débuter la journée, il me faut trouver une solution pour mon sac de réservoir. Hier soir, en quittant le ferry, quand je clipse mon sac de réservoir, je coince la lanière qui actionne le mécanisme de libération. En bref, je ne peux plus enlever le sac du support de réservoir. Et si je ne peux plus l’enlever, je n’accède pas au réservoir. Donc, dans 300 kilomètres, l’aventure va s’arrêter ! Mes premières tentatives d’hier soir ont échoué. Un démontage par l’intérieur est impossible. Il me reste deux solutions : l’arrachement ou la ruse. Merci à KTM qui a la bonne idée de fournir, avec la moto, une trousse à outils digne de se nom. Finalement, avec une pince, j’arrive à crocheter la languette du mécanisme ; force et doigté me permettent de libérer le sac. Ouf !

Ma journée débute par un détour par le village de Å. Å se prononce « O », mais se place dans l’alphabet norvégien après le Z. La logique m’échappe un peu.

Les Lofoten sont majestueuses. Les paysages des jours précédents étaient, certes, somptueux, mais les Lofoten mettent tout le monde d’accord. Les Lofoten, c’est belotte, rebelote et dix de der, surtout dans des conditions exceptionnelles comme aujourd’hui ! Les eaux cristallines tantôt vertes, turquoises ou indigo sont troublantes de beauté. Les couleurs d’automne qui se conjuguent avec la roche, les déroutantes plages de sable blanc, sont un festival de beauté. Les paysages sont extraordinaires. S’ajoute à ce feu d’artifice, des scènes qui rendent la journée savoureuse : la dextérité du souffleur de verre et ses belles créations, à Viktenveien, le campement de surfeurs sous tentes, qui attendent la vague, le golf dont les greens s’évanouissent dans la mer, la cavalière sur son cheval blanc, au piaffé, sur un sable immaculé ; tout aspire à la beauté. Les routes des Lofoten semblent plus fréquentées que celles des jours précédents. Je suis heureux de pouvoir profiter de ce spectacle étourdissant hors-saison.

15) 19.09.2021 - Svolvær - Repos

La journée de repos à Svolvær fut excellente. Elle m’a permis de flâner, faire quelques photos et découvrir le très bon restaurant le « Bacalao » où j’irai deux fois. Dans l’après-midi, un grand navire vient s’accoster au quai en face de l’hôtel. Le nom du navire, « Polarlys », me semble familier. En effet, c’est le navire que j’emprunterai pour redescendre du nord vers Bergen dans dix jours ; petit clin d’œil amusant.

16) 20.09.2021 - Svolvær - Sandtorg - 332Km

Aujourd’hui, dernier tour d’honneur dans les Lofoten pour basculer dans les Vesterålen. Pour célébrer l’équinoxe, la météo a revêtu ses habits de fête et tire dignement sa révérence à l’été qui va s’endormir. Le ciel pommelé du matin vire au bleu limpide à la mi-journée. Les couleurs resplendissantes de l’automne ajoutent du panache à la féérie du jour.

Les îles Vesterålen, après les Lofoten, c’est comme la mignardise en fin de repas gastronomique. Une truffe au cacao accompagnée de son verre de porto Colheita. Des saveurs, qui enveloppent le bonheur avec grâce et délicatesse, estocade de joie, ultime sursaut de plaisir.

14ème ferry depuis mon arrivée en Norvège et j’accoste sur les Vesterålen. Les Vesterålen sont très différentes des Lofoten. Aux Lofoten, la montagne et la mer sont proches. Ici, l’espace prédomine, c’est plus aérien. Il y a un peu d’esprit islandais. Le regard peut porter loin sur la plaine, qui longe la mer, avant de toucher la montagne. Les dunes de sable, les plages de sable blanc offrent un contraste déroutant. L’eau cristalline oscille entre des tons verts et bleus qui donnent une allure élégante à la côte. Je m’enfonce de Myre jusqu’à Nyksund sur 15 kilomètres de « gravel road » et touche 69° Nord. Viktor est le « king » de la route : plus c’est compliqué, plus ma monture m’étonne. Tout se fait avec aisance. Nyksund, c’est le bout du monde. Malgré l’isolement, il y a une activité touristique, halieutique, et artistique. Certes, en ce lundi, c’est très désert, mais c’est déroutant d’être loin de tout et de découvrir une telle infrastructure.

La baraka continue ; la météo a viré au remarquable. Il fait étrangement doux pour cette latitude à cette date. Les 13°C ambiants ressemblent à une température estivale. Tout devient un festival ; la symphonie du plaisir se conjugue à tous les temps. Plus j’avance et plus les couleurs d’automne sont soutenues. Les arbres se parent de dorure, le cuivré communie avec l’orangé, et le vermillon arbitre. J’ai parfois l’impression d’être en Suisse ou en Autriche, et d’oublier que je gravite dans des hautes latitudes. Les paysages provoquent une distorsion géographique déroutante. Je me suis répété 50 fois « c’est beau, c’est top, waouh, …. ». Tout va crescendo, tout devient un grand vertige orchestré par une nature captivante.

La nuit vient de tomber. Une lune rousse et pleine vient de se lever au-dessus du fjord. Son reflet sur la mer est une danse où se mêlent le feu et l’eau ; Cupidon n’a qu’à se pencher pour cueillir les âmes romantiques bercées sur ce rivage ; moi, je vais suivre Morphée.

17) 21.09.2021 - Sandtorg - Tromsø - 317Km

La peinture orange du bâtiment de ferme en bois, où je loge, qui fait partie du patrimoine norvégien, brille sous ce soleil encore bas à l’horizon. Un fort vent de sud rend ce matin tonifiant, mais le bleu limpide du ciel me rend joyeux. Aujourd’hui sera une journée de transition pour gagner Tromsø.

Le réceptionniste m’indique que dans les parties ombragées, des plaques de verglas peuvent être présentes au matin. De plus, la neige qui vient de tomber sur les plus hauts sommets fait descendre les élans qui pourraient traverser la route. Ce matin, il fait 9°C. Je pense que la physique est la même sur toute la surface du globe et que l’eau gèle à 0°C, même ici. Le dahu aussi descend des montagnes ariégeoises, en dévers, à la neige venue. Mais j’ai apprécié les conseils et j’ai redoublé d’attention toute la journée c’est promis !

Je décide, pour ce début de journée, d’emprunter la 825. Elle passe par Grovfjord et dessine une trajectoire plus au nord et plus directe que la route principale. Cela me permet surtout d’éviter, pendant de nombreux kilomètres, la très fréquentée E6 - dorsale routière de la Norvège. Le paysage sur cette 825 est très agréable.

Je dois toutefois rejoindre la E6 pour l’emprunter durant une petite centaine de kilomètres. A la jonction de la 825 et de la E6, le panneau indique que Kirkenes est à 1055 kilomètres. Cela qui signifie que je suis à 1070 kilomètres de la frontière russe. Mon périple est encore loin d’être achevé. Les distances sont un élément crucial d’un voyage en Norvège. Pour mémoire, du sud de la Norvège jusqu’à l’extrême nord, par la route directe, via la côte, il faut parcourir 2700 kilomètres. De Narvik, qui est déjà au-delà du cercle arctique, il faut sensiblement 700 kilomètres pour atteindre le cap Nord.

Si vous êtes un gros rouleur, l’aller-retour entre le sud de la Norvège et la cap Nord peut être bouclé en une semaine. C’est à mon sens déraisonnable de voyager dans un tel format. La Norvège est donc un paradoxe. Pour la visiter, il faut, d’une part, du temps, compte tenu des distances, de la diversité et de la beauté des paysages, et, d’autre part, comme tout est très cher, trouver le meilleur compromis entre coûts et temps. Sans compter que la météo peut compromettre les projets les plus optimistes. En outre, en fonction de là où vous habitez, l’addition totale peut sérieusement s’alourdir. J’ai une pensée, par exemple, pour le motard des Pouilles qui ourdit un projet de cap Nord.

Plus je me rapproche de Tromsø et plus l’automne semble s’être flétri dans ce Grand Nord. Pour moi, la première phase du voyage s’achève ici à Tromsø. Demain, je vole vers le Svalbard. Sortie au restaurant dans le centre. Le serveur, niçois d’origine, a un prénom norvégien, Edwin, et officie à Tromsø. On n’échappe pas à son destin !

18) 22-26.09.2021 - Svalbard

Avant de poursuive mon périple au Svalbard, je me dois d’évoquer la saga “chaussures”. Dans un élan de pragmatisme, le génie de la logistique qui dort en moi vient me souffler à l’oreille une brillante optimisation pour gagner de la place dans mes bagages. En effet, pour mettre au chaud mes arpions et crapahuter confortablement, je décide d’expédier mes chaussures de randonnée à l’hôtel, à Tromsø. Ainsi, j’ai moins de poids à transporter, je gagne de la place et surtout j’évite des manipulations quotidiennes pendant les 16 premiers jours de voyage pour enlever et remettre mes chaussures sur la moto. L’idée semble séduisante. Le 24 août, fier de mon idée, je fonce à la poste. Je me dis qu’un mois pour acheminer le paquet en dehors de l’Union est un délai confortable, même en période de Covid. J’informe l’hôtel qui n’a aucune objection à garder un paquet jusqu’à mon arrivée. Tu parles, Charles ! Je regarde la progression du colis grâce au tracking et rien ne bouge depuis le 3 septembre. Le colis est en douane à Oslo. Je me dis que 10 jours de quarantaine, pour un colis, en période de Covid, n’est pas délirant. Quand je suis aux Lofoten, l’hôtel m’informe que le paquet est coincé en douane. Je dois fournir la facture d’origine pour le dédouanement. Évidemment, je n’ai pas ladite facture. Qui garde la facture de ses chaussures de marche achetées il y a 8 ans? En plus, j’ai ajouté dans le colis une paire de chaussettes de marche (propres) dont je n’ai pas non plus la facture. Je rédige une facture pro forma qui devrait faire l’affaire. Le 17 septembre, le colis sort de la « douane à l’import ». Mon inaltérable optimisme me dit que, même avec le week-end, je devrais recevoir au plus tard mes pompes le 22 septembre, le jour du départ pour le Svalbard. Je te le donne dans le mille Émile, le 22, nada, niet, rien. J’irai crapahuter au Svalbard avec mes chaussures de trail. Ô toi génie de la logistique qui sommeille en moi, reste bien endormi; si je t’attrape au détour d’une idée lumineuse, tu vas te prendre un coup de pompe format 45, bien mérité dans l’arrière train!

Après cet épisode, qui malgré tout m’amuse et me sert de leçon pour mon futur voyage au Kazakhstan, je saute dans le taxi direction l’aéroport. Le taxiteur, cheveux filasse, coiffé à la dynamite, dentition aléatoire, lunettes rondes cerclées de fer et doté d’une bonne tête de psychopathe version serial killer comme dans une série américaine, sera mon chauffeur. Là, je me dis qu’une paire de bonnes chaussures, c’est utile ! J’aurais toujours pu aller à l’aéroport à pied, ce n’est pas si loin ! En plus, Tromsø a un côté souterrain : de grandes artères sont creusées dans la roche et parcourent la ville en sous-sol, avec ronds-points, entrées de parking troglodytes et autres fantaisies. Une fois à l’air libre, je repasse devant le spot de kitesurf en face l’aéroport. Il est désert aujourd’hui, car la mer est assez moutonnée par ce vent annoncé de force 8 à 9. Bilan : mon taxiteur n’a pas sorti la tronçonneuse pour me câliner. Mais à qui étaient les bagages qui restaient dans le coffre du taxi ?

L’aéroport de Tromsø, ce n’est pas JFK ! Tout est à taille humaine. C’est très relax. Il y a une forme de convivialité. Il y a quand même un contrôle après le contrôle, car pour aller au Svalbard, on quitte la zone Schengen. Après 1h30 de vol, j’arrive au Svalbard.

Le premier contact avec le Svalbard c’est l’arrivée à 78°15’ Nord et 15°30’ Est. C’est toit du monde. Je suis à seulement 1300 kilomètres du pôle Nord. Si vous regardez la carte ci-dessus, c’est loin. C’est l’archipel le plus septentrional avec une activité humaine et économique ‘classique’. L’autre aspect du Svalbard, c’est une austérité apparente. Ici, il n’y a pas d’arbre ou de verdure, les tons sont essentiellement dans les beige-marron. La côte et la montagne sont battues par le vent et le frima de l’hiver, c’est brut. Mais paradoxalement, c’est fascinant. On se sent invité et minuscule dans cet environnement. Comme disait Jacques Chirac « C’est loin, mais c’est beau ».

Je saute dans un taxi, conduit par un Pakistanais, et je prends possession de mes appartements à Longyearbyen, « capitale » du Svalbard. La réceptionniste est brésilienne; on est loin de Copacabana, ma serveuse au restaurant est des Philippines. Le Svalbard est cosmopolite et ressemble au carrefour du monde. Belle chambre en angle, avec son quadruple vitrages. J’ai une vue panoramique sur la mer, la montagne et les glaciers. Premier tour pour découvrir la ville.

Il y a un air de ville d’Alaska, de chercheurs d’or, et parfois, il y a un air de station de ski en fin de saison. Les scooters des neiges, garés pêle-mêle un peu partout, attendant la neige offrent un spectacle détonant. Les magasins sont aussi différents. Par exemple, dans le premier magasin de sport où je rentre, style Intersport, les rayons sont équilibrés entre articles de sport et armurerie. Ce ne sont pas juste deux ou trois pistolets à bouchon, accrochés au mur. C’est du très sérieux. Il y a assez de modèles, de munitions, et de lunettes de visée pour sniper tout ce qui bouge ici. Le Svalbard version Texas ou far-west, au choix. Au supermarché, le pictogramme à l’entrée est explicite : il est interdit d’entrer armé. Je passe à la poste, qui est la poste la plus au nord de la planète. J’achète des timbres afin de poster quelques cartes à mes amis. Là, c’est la surprise du chef ; je vais taire le prix du timbre par pudeur. J’espère que mes amis garderont la carte au moins rien que pour le timbre. Quelques photos, de-ci de-là, et ma journée est déjà bien avancée. Repas au restaurant de l’hôtel où l’éclairage est dispensé avec parcimonie.

23 septembre, excursion à Barentsburg. L’excursion débute par 1 heure de bateau pour rejoindre Barentsburg depuis Longyearbyen. Le cockpit du capitaine et de la cheffe mécanicienne relève plus de l’aviation que de la marine. Par souci écologique, le bateau est à propulsion hybride. Je ne dis pas comment l’électricité est produite ici. Je ne souhaite pas m’attirer l’ire des ayatollahs de l’environnement. La visibilité est bonne et le temps très correct. Le paysage est séduisant. La guide nous indique que dans la zone où nous naviguons, les baleines viennent fréquemment se nourrir. Hélas, aujourd’hui, point de baleines. La côte, par endroits, me fait penser aux îles Féroé. La paroi de la montagne, qui vient se jeter dans mer, présente de profondes ravines comme de profondes griffures. De loin, on dirait des canines alignées, avec leurs racines, les unes à côté des autres. Sur tribord, ce sont trois glaciers qui, comme de gigantesques langues viennent plonger dans la mer.

L’activité de Barentsburg est concentrée sur l’exploitation du charbon. L’exploitation s’effectue 24 heures sur 24, 6 jours sur 7. La société russe qui assure l’exploitation est aussi propriétaire de la ville. La situation administrative est particulièrement cocasse. Le territoire du Svalbard est administré par des Norvégiens. En revanche, à Barentsburg, la population est essentiellement russe. L’enseignement, à l’école, où 50 enfants sont scolarisés, est dispensé en russe. La guide qui assure la visiter est kazakhe. Elle a un contrat avec la société qui exploite la mine. La proposée à la poste est moscovite. Elle est contente de s’adresser pour la première fois depuis le début de la saison en français. Il y a aussi un hôpital. Comme le souligne la guide, tout le monde est très attentif à sa sécurité, car en cas de problème sérieux, il faut minimum 6 heures pour être exfiltré vers Tromsø. Durant l’ère soviétique, des serres et des élevages de poules avaient été mis en place pour assurer une autonomie sur le plan alimentaire. Aujourd’hui tout est importé depuis la « main land ». Je n’ai pas déterminé si elle parlait de la Russie ou de la Norvège. L’ambiguïté est bien entretenue.

En vertu du traité du Svalbard, tous les pays signataires ont le droit d’avoir une présence sur le territoire pour autant qu’ils y exercent une activité. Actuellement, deux pays sont présents : la Norvège et la Russie. La Russie exploite la richesse en charbon, mais sous l’égide norvégienne dans le respect des us de l’exploitant, ce qui doit être assez compliqué en droit.

Ici se côtoient deux mondes : celui de l’ère soviétique, et ses vestiges qui se décrépissent, et un monde moderne où industrie et tourisme coexistent. Étrangement, aujourd’hui, la pluspart des touristes sont norvégiens.

Sincèrement, j’avais une petite appréhension avant de faire la visite. Je pensais avoir signé pour l’activité « traine-couillon ». En fait, c’est une très belle visite. L’histoire de la ville, de la mine, des hommes, femmes et enfants qui y vivent est très intéressante. Sans oublier le spectacle de la nature qui est époustouflant. Magnifique journée. J’espère que la moisson de photos sera à la hauteur du plaisir que cette journée m’a procuré.

Aujourd’hui, 24 septembre, visite d’une mine le matin et de l’ancienne ville soviétique Pyramiden, l’après-midi. Les visites s’organisent en fonction de la disponibilité des activités et de la météo. Programme du jour donc chargé, mais relax demain.

La mine n°3 a arrêté son activité du jour au lendemain en 1996. Le gisement était épuisé. Tout est resté dans son « jus ». C’est un arrêt sur image. Des ateliers de maintenance, aux bureaux, au calendrier sur le mur, tout est de 96. Un temps suspendu. J’ai déjà visité des mines, comme celle de Blégny en Belgique. Il ne faut pas non plus avoir lu Germinal pour comprendre que les conditions de travail des mineurs sont éprouvantes. La guide insiste que le lien social entre hommes ou femmes mineurs était très fort. Cette dimension affective rendait le travail supportable ; des frères ou sœur d’armes. Cette mine avait la particularité d’exploiter des veines de charbon fines, d’environ 60cm de hauteur, et parallèles (droit dans la montagne). C’est-à-dire que l’extraction du filon s’effectuait à genou ou couché dans des chatières de 200 mètres de long. L’excavation se faisait par des allées centrales où circulaient des wagonnets. Le matériel de forage du mineur pesait un âne mort et devait être manipulé dans des conditions inconfortables. L’aspect géologique est aussi fascinant. Ce charbon, âgé d’environ 68 millions d’années, est le résultat de la dérive des continents et de la compression de forêt et d’humus tropicaux. Des fossiles et le reste d’anciennes plages parsèment aussi la mine. Cette plongée dans l’histoire de notre terre donne le tournis. La guide nous fait éteindre nos frontales et portables un instant. Nous sommes alors plongés dans le noir absolu pour vivre une expérience de cécité. C’est très déstabilisant dans cet univers sous-terrain.

Après voir avancé sur plus de 800 mètres dans la montagne, se trouve l’entrée de « L’Arctic World Archive ». Ici, de manière comparable à la banque des graines (site qui ne se visite pas), sont stockées des archives physiques pour la postérité (des films, des microfiches). GitHub, l’ESA … et de grandes entreprises sont partenaires de cette initiative et utilisent ce site pour leurs archives. Étrangement, la Commission Européenne est absente comme partenaire de ce projet.

Après une courte pause, je saute dans le navire pour me rendre à Pyramiden. Il faudra tout de-même trois heures de mer pour rejoindre le site.

Dans un court bras du fjord, à une encablure de Pyramiden, dans le Billefjorden, se trouve un abri pour que les randonneurs puissent trouver refuge en cas d’intempéries et se protéger d’une présence d’ours un peu trop pesante. La guide nous indiquait, photo à l’appui, que, la semaine dernière, un ours polaire avait pris ses quartiers dans ce refuge. Vu la taille de l’ours, je me trouve très bien sur ce bateau. Ce bras de fjord est surplombé par une montagne ocre, marquée par de profondes ravines, plongeant dans une eau vert émeraude du plus bel effet.

L’arrivée au pied du glacier, qui vient s’évanouir dans la mer, est un spectacle éblouissant de beauté. C’est d’abord un mur où la glace est torturée, fracturée, aiguisée comme des lames, et qui s’illumine de reflets bleus, turquoise, verts. Le départ d’un vieux gréement à trois mats, qui glisse parmi les growlers, donne une touche majestueuse au paysage. C’est la première fois que je vois un glacier se jeter dans la mer d’aussi près. J’ai déjà vu des glaciers se jeter dans des lacs, j’ai marché sur des glaciers mais pour moi cela a toujours été dans un environnement montagnard. Le contraste entre la mer et le glacier est étonnant ou du moins déconcertant.

L’aspect animalier a aussi été riche. Sur la berge, des rennes sauvages, disséminés, paissent en paix. J’ai vu des souffles de baleines, mais, à part le jet de la respiration, le spectacle est un peu bref. L’albatros, au vol gracieux, est un curieux. Il vient très près du bateau pour nous accompagner. Il tourne ostensiblement la tête pour scruter et nous observer de son regard à la présence très énigmatique. D’un ton interrogateur, il semble dire « ô toi visiteur, quelle poésie amènes-tu pour troubler la quiétude de mon vol ? »

La visite de Pyramiden sera assurée par Igor, russe de son état et armé comme il se doit. A bord, il y avait aussi un groupe de jeunes randonneurs qui partait pour 4 jours d’exploration. Une jeune fille, norvégienne, âgée de tout juste 20 ans, avait aussi son fusil à lunette en bandoulière. Nous avons donc une puissance de feu suffisante pour repousser d’éventuelles velléités belliqueuses d’ours.

La viste de Pyramiden est expédié en 1h30. Le programme est très encadré. Je vais dire qu’au rythme de la visite, "Asthmatiques abstenez-vous!". Pyramiden est, en même temps, fascinante et glaçante (au sens figuré). Fascinante car tout un écosystème a été créé sous une latitude extrême (78,6°N). Mille personnes vivaient ici. Une agriculture a été recréée avec poules, vaches, cochons et des serres afin de vivre en autonomie. Une piscine de 25 mètres avec 2 mètres de fond et 4 couloirs d’eau a aussi été bâtie. L’extravagance a conduit le soviétique à faire la charpente de la piscine tout en bois travaillé, alors que ce matériau est précieux en arctique. C’est glaçant car c’est une ville semi-morte. 20 russes vivent ici pour « occuper le terrain » dans ces eaux géostratégiquement importantes. L’endroit semble hors nation, l’état de droit semble une notion abstraite ici. L’autre aspect singulier : tout se délabre. La visite, sans être dangereuse, se fait dans des conditions de sécurité qui ne seraient pas acceptées dans notre logique aseptisée et légiférée européenne. Ici, rien n’est entretenu depuis 98, faute de moyens. Seuls 4 bâtiments se visitent sur une cinquantaine, et pas plus d’une dizaine sont fonctionnels. Pyramiden est le témoin d’une idéologie révolue. Dans 20 ans, peut-être moins, l’essentiel de ce site ne sera qu’un tas de ruine. L’homme est venu ici pour asseoir, d’un part, son pouvoir énergétique et exploiter dans des conditions dantesques le charbon, et, d’autre part, marquer son autorité politique pour contrôler la route militaire et commerciale arctique entre l’Asie et l’Europe. En moins de 25 ans, l’éclat de l’étoile soviétique s’est fané et laisse derrière lui une terre convoitée. Du péril rouge, risquons-nous aujourd’hui la tarasque blanche ?

Sur ce débat palpitant, qui sera animé par Jocelyne à la médiathèque de Piau-Engaly, le mois prochain, je retourne à l’hôtel après une journée très instructive et fantastique. Le Svalbard est surprenant et fascinant à qui sait ouvrir ses yeux au-delà de la simple activité touristique.

Je quitte le Svalbard subjugué par une nature brute, fascinante et envoûtante. Un Svalbard à l’histoire étonnante et à son traité visionnaire qui en fait un laboratoire unique. Le Svalbard est dépaysant, désorientant, exclusif et unique. Revenir pour y faire un trek de quelques jours, dans la neige, et se laisser ensorceler par des aurores boréales est un projet qui devrait se réaliser avec bonheur.

Retour à Tromsø, je retrouve Viktor qui est resté bien sage dans le parking de l’hôtel. Je vais me restaurer au Biffhuset Skarven. Je pensais poursuivre ma subsistance dans le sillage des produits de la mer. Étrangement, je me laisse aller pour un steak. Ma première pièce de viande depuis mon départ du Luxembourg. C’est absolument délicieux. Le tout est arrosé d’un petit vin rouge des Pyrénées orientales qui s’assortit à merveille. Ce restaurant est absolument épatant.

23) 27.09.2021 - Tromsø - Alta - 289Km

Pour qualifier ma journée, j’ai envie de lancer une bordée de jurons, façon capitaine Haddock, afin d’exprimer ma joie. Je serai donc sobre, je vais me contenter d’un « Quelle putain de belle journée !».

Commençons par la saga chaussure qui se poursuit. Elles ne sont toujours pas arrivées. J’ai encore une chance de les récupérer quand je redescends vers Bergen en bateau dans 4 jours. Le suspens court toujours.

La météo vire à l’insolence. Quand j’avais préparé mon plan de route, je pensais qu’en cette fin septembre, la route jusqu’au Cap Nord allait être effectuée dans des conditions musclées. J’avais, par précaution, coupé cette étape en deux jours et préparé un mon équipement pour rouler dans des conditions hivernales. Je m’étais imaginé en galérien de la route, bravant la tempête de neige et fendant le froid. Une étape musclée où il aurait fallu montrer les pectoraux et bomber le torse pour affronter l’hiver. Un épisode héroïque parfait pour un carnet de voyage. Insolence, que dis-je un camouflet, une outrecuidance à la bonne logique. J’ai eu 20°C au maximum de la journée, le tout baigné dans bleu total. Dernier coup de butoir de jours d’été perdus dans ce Grand Nord. Superbe pied de nez à l’hiver qui va bientôt frapper à la porte. Je jubile de pouvoir profiter de cette incroyable bulle météo. Les paysages sont exacerbés de beauté dans cette partition estivale qui sera jouée du début à la fin de la journée. Ce jour est aussi un feu d’artifice, un pétard de couleurs, cascades, ruisseaux, fjord … toute la panoplie norvégienne est déclinée. Le beau épouse le sublime sans limite – c’est l’euphorie sous mon casque.

Au dernier moment, je décide d’emprunter la route 91 qui me fait prendre deux ferries, mais rend mon trajet plus court pour rejoindre Alta. Cette merveilleuse intuition va permettre que l’incroyable rejoigne l’improbable.

Je ne suis pas très bercé par les réseaux sociaux, pas de tweet, pas d’Instagram, pas de Facebook, ni Snapchat, ni TikTok ou autres distractions numériques. En revanche, je regarde sur YouTube deux chaînes Lolo Cochet, évidement, BigTitou et épisodiquement XTG Family et basta. BigTou fut quasiment un accident. Pour le contexte, BigTitou, un couple de Français (Éric et Sylvie) qui voyagent en Explorer (camion aménagé en camping-car). BigTitou a attiré mon attention car ils passaient en Andorre, très près de mes racines natales, et allaient en Norvège. Au détour d’une de leur vidéo, ils avaient rencontré, en Norvège, les « Bela Velo ». Des cyclotouristes belges (Aurélie (24) et Eline (25)) originaires respectivement de Limal et de Namur. Elles sont parties de Belgique il y a trois mois et rejoignent le Cap Nord. J’avais trouvé ce projet fascinant et autrement plus émérite que mon cabotage.

Je dois avouer que je suis admiratif des cyclotouristes. Je ne manque pas, lors de mes sorties moto, de les encourager ou de leur faire signe du pouce pour notifier mon admiration. Au deuxième ferry de la journée, je remarque, au loin, un vélo de cyclotouriste qui attendait le ferry. Je suis dans ma ligne, stationné, attendant le ferry avant d’embarquer. Je remarque un deuxième vélo et deux jeunes filles qui grignotent en regardant la mer. Je m’avance avec ma moto en demandant en anglais si elles ne sont pas, à tout hasard, les « Bela Vélo » (Bela est le diminutif de Belgique Laponie). La réponse est « Yes » accompagné d’un large sourire. Nous discutons le temps de la traversée. Je leur explique que j’ai découvert leur projet par BigTitou. Elles me disent qu’un rendez-vous est fixé avec Big Titou le 8 octobre au Cap Nord. Les BelaVelo sont des filles, bien athlétiques (tu m’étonnes), lumineuses et d’une « coolitude » absolue. Je leur souhaite bonne chance et nous nous séparons après des sourires bienveillants. Je suis étonné de cette incroyable coïncidence et intuition.

Je poursuis ma route vers Alta dans un paysage d’une beauté renversante. L’heure avance et le soleil, toujours aussi présent, semble continuellement raser l’horizon. Je décide de faire une pause à 100 kilomètres d’Alta, à la première station-service venue. Une pause-café me permettra d’entretenir la dynamique joyeuse et positive de la journée. Au moment d’entrer dans la station, au loin, dans un parking face à un fjord, je remarque un Explorer que je trouve de belle facture. Je décide d’aller voir. J’aime les Explorer. Plus je me rapproche du véhicule, plus ce dernier me semble familier. La plaque est française, la couleur correspond, incroyable : BigTitou est là devant moi. Sylvie et Éric viennent à ma rencontre, me proposent un café. Nous parlons plus d’une heure. BigTitou, c’est l’harmonie, la bienveillance, deux belles âmes remplies de lumière. Quelle situation improbable que de faire concorder deux histoires ici, en Norvège ; « Small World » !

Après cette journée hallucinante, par la météo, les rencontres improbables et des paysages à couper le souffle, j’arrive à Alta. Quand j’avais choisi mon logement (Trasti & Trine), je savais que mon logis était coquet. L’hôtel ressemble un peu à un petit village de Hobbits. Différents bâtiments composent le lieu. Chacun à une fonction, boulangerie, théâtre, boutique, fumoir où l’on mange en cercle autour d’un feu central, serre, hôtel et restaurant. Le détour par le chenil de chiens de traîneaux est impressionnant et les jeunes chiots sont d’un « choupinet » attendrissant. Le tout est blotti dans une forêt de sapins et bouleaux. Mon repas, pris au restaurant est un bonheur gastronomique. C'est phénoménal : une très grande table. Tous les produits sont collectés de la forêt ou viennent d’une production biologique personnelle ou très locale. Bordel ! Quelle journée de dingue !

24) 28.09.2021 - Alta - Cap Nord - Honningsvåg - 296Km

Je me réveille, encore un peu dans les rêves gastronomiques de la veille et sous le charme étourdissant de la journée d’hier. Le petit-déjeuner est un délice. Dehors, une lumière tamisée traverse les feuilles des bouleaux et donne une atmosphère de paix. J’étire le temps dans cet endroit authentique où je me sens bien. L’étape du jour me conduira au Cap Nord.

La météo est encore mon alliée. C’est une aubaine de voyager sous ce soleil et 15°C bien établis. Je ne peux m’empêcher de penser à l’écart entre le scénario que j’avais échafaudé lors de la préparation du voyage, et pour lequel je m’étais préparé, et la réalité du jour. Une cinquantaine de kilomètres après Alta, je passe un petit col et là, le choc. Le paysage change radicalement. Je suis sur un plateau, la lande s’étend à perte de vue, le regard butte sur de légers reliefs très lointains. Tout est noyé dans un marron légèrement cuivré, tel des fougères à l’automne. Toute cette terre est le domaine de troupeaux de rennes. J’en distingue un qui dévale une colline pour rejoindre le val. Le vent est par moment fort tempétueux et je roule sur l’angle en permanence. Certaines bourrasques, plus violentes, rendent mes trajectoires un peu aléatoires. Au détour d’un petit lac planent des aigles pêcheurs ; l’envergure de ces rois des airs et impressionnante. Difficile de les photographier car l’animal n’est pas très sociable. J’imagine cette lande au cœur de l’hiver, dans une obscurité totale. Un sentiment d’hostilité m’envahit. Dès que la route regagne le bord de mer, les habitations refleurissent ainsi que l’activité économique, agricole ou de pêche

A partir d’Honningsvåg, la route pour se rendre au Cap Nord est un ruban d’asphalte qui serpente entre lande et mer. Sous un ciel bleu comme aujourd’hui, le spectacle est merveilleux. Un kilomètre avant d’arriver, et après avoir fait 5275 kilomètres, je suis envahi par la joie et l’émotion. J’ai fait le Cap Nord. Certes, ce n’est pas une épreuve absolue, mais le symbole est fort. Juste avant d’arriver sur le site, je vois une guérite avec une barrière et, à ma droite, une ligne dégagée qui va jusqu’au bâtiment principal. J’esquive la guérite en pensant qu’en cette fin de saison la régulation du parking n’est plus d’actualité. Je vais au pied du bâtiment et par une manœuvre de flibustier, je me faufile jusqu’au pied du monument qui symbolise le Cap Nord. Il s’agit d’un globe en métal peint en noir. Je fais une rapide photo pour immortaliser l’instant. Peu importe si ce bout de terre est oui ou non le plus septentrional du continent européen (Le Cap Nord est sur une île en fait)! Je suis fier de moi ! C’est alors qu’une préposée descend du bâtiment principal pour m’indiquer que a) j’ai zappé le contrôle parking et b) il est strictement interdit de circuler devant le globe. Une fois que la photo a été prise, "Cause toujours Berthe!". Par correction, je vais me garer sur ledit parking. La visibilité, du haut de cette falaise, permet de voir jusqu’aux falaises blanches au nord de Kjøllefjord. Merveilleux moment d'être là. Devant moi, le pôle Nord, c’est vertigineux de penser que, sous cette cloche arctique, rien n’a arrêté l'air que je respire.

En revanche, pour les infrastructures, l’exploitant des lieux frôle le racket. Il faut 26€, pour entrer dans le bâtiment principal ; c’est abuser. Si vous restez dehors, c’est gratuit : quelle magnanimité. Ce grand bleu, ces 15°C, la belle visibilité et mon plaisir qui est au comble pardonne, aujourd’hui, ce minable mercantilisme.

Je regagne Honningsvåg pour une courte nuit. Demain à 5h, je devrai me réveiller pour embarquer à 6h et cruiser jusqu’à Bergen pour entamer ma descente vers le Luxembourg.

25) 29.09.2021 / 03.10.2021 - Honningsvåg - Bergen - Ferry Côtier

Honningsvåg, 4h45, l’aube se distingue à peine. Je m’équipe pour rejoindre le ferry. Tous mes gestes sont pénibles, je dors debout. Je pensais que l’électrochoc avec le froid matinal allait me réveiller, nenni, il fait 8°C ! Bonne idée d’avoir reconnu la route hier soir pour savoir où j’embarquais. L’hôtel est à 500 mètres de l’embarcadère. J’y vais comme un robot. La ville est plus que calme, je suis seul. 5H30 je suis prêt à embarquer ; le départ est prévu à 6H et pas de bateau à l’horizon. Trois voitures, et deux jeunes de la région lyonnaise, constituent le bataillon prêt à embarquer. Un Norvégien du cru m’informe que le ferry aura 30 minutes de retard. Je hais le pignouf qui m’a volé 30 minutes de mon sommeil. En discutant avec lui, je demande si les mois dans la nuit intégrale ne sont pas trop pénibles - il me répond avec un grand sourire "Tu sais ici on est tous naît en Septembre".

Je prends possession de mes quartiers pour les 4 prochains jours. De vraies vacances en perspectives, en mode roue libre. Je n’aime pas les croisières sur ces cathédrales de fer qui croisent sur les mers. En revanche, j’aime le ferry, le porte-conteneurs, le bateau utilitaire comme ce PolarLys qui sillonne la Norvège du sud au nord. Le navire est de taille raisonnable. Pour cette rotation, les touristes, matures, à bord sont assez clairsemés.

Le lever de soleil sur la mer est toujours un spectacle d’une beauté enivrante. J’ai une sincère préférence pour les levers de soleil. La matinée sera dédiée à récupérer de la fatigue accumulée. Comme Pénélope, je vais détricoter tout le chemin que j’ai fait de Bergen vers le Cap Nord. Comme disait ma grand-mère « Faire et défaire c’est toujours faire ! ».

13h51, au cap 228, le Sikorsky S92A - LN-OIE - arrive droit en approche à 106 nœuds. Manœuvre d’approche sur le navire et il reste en vol stationnaire au-dessus de nous à 14 noeuds. C’est un exercice de sécurité grandeur nature avec hélitreuillage et canot à la mer. Le spectacle n’est pas commun et surtout il est impressionnant. Aujourd’hui, les conditions dans ce chenal sont calmes : soleil, ciel bleu, température clémente, c’est du billard ! Je pense que cet exercice peut devenir plus viril dans d’autres conditions.

Le ferry fait ses arrêts tout au long de la journée. J'aurai 26 arrêts entre Honningsvåg et Bergen, une sorte d'omnibus marin. C’est la valse des Clarks et son lot de manutention pour charger et décharger le fret. Le paysage est superbe vu de mer. Le ferry offre une autre facette, une autre perspective. Au petit matin, la brume semblait posée sur la mer et se confondre avec l’horizon, donnant l’illusion de voir la banquise. En fin d’après-midi, la chaude et belle lumière de cette journée caresse les fjords. Un sentiment de calme, une ambiance apaisante : simple et beau.

Pitrerie de la journée, je vais faire trempette dans le jacuzzi à la poupe du navire. La vue est sublime, l’instant est un soupçon provocateur mais c’est bon de contraster ces vacances entre la rencontre, pure, entre moto et nature, et cette facétie de bobo.

Jour 2 de navigation. J’ai dormi comme un loir. Je lève le store de la cabine, et là, devant mes yeux, là, le jet d’eau du lac Léman. Je suis à Genève ! Le capitaine a sérieusement forcé l’allure dans la nuit ! Je réquisitionne les deux neurones de passage et sort de mon délire. Le Norvégien à Harstad est un comique. Il a érigé un très honorable jet d’eau au milieu de la baie. L’effet est réussi, ça a du panache Monseigneur ! Toutefois, c’est déroutant pour le touriste « helvétophile » comme moi.

Petite mise en jambe sur le pont supérieur pour un réveil musculaire. Ce matin est baigné dans un beau bleu, une température douce, un vrai délice. À la proue du navire, bien alignés comme des oignons, 4 photographes, appareil posé sur l’abdomen, comparent visiblement la taille de leurs zooms (focale). J’imagine la même scène avec 4 nudistes qui contemplent les vagues, l’un pourrait lancer « belle pièce cher ami ! ». La scène m’amuse.

Toujours au-delà du cercle arctique, nous nous enfonçons sous un beau soleil dans le sud. À Sortland, je passe, en bateau, sous le pont où j’étais passé dessus, en moto, je suis sens dessus dessous. À partir d’ici, et jusqu’à Trondheim, je vais essentiellement longer la côte que j’ai faite en moto. C’est amusant de reconnaître, depuis le pont supérieur du bateau, les lieux déjà traversés. Cela donne le sentiment d’être un familier des lieux, sans donner l’impression de « déjà vu ».

Le ferry fait un détour par le Trollfjord. Nous nous faufilons dans une faille étroite. Il n’y a pas plus de 10 mètres entre la paroi et le bord du navire. Pilotage chirurgical aussi précis que faire passer le fil dans le chas de l’aiguille. L’arrivée dans le Trollfjord est digne d’un péplum. Le soleil a jeté des paillettes de lumière dorées sur ce bout de terre, pour le rendre encore plus délicieux. J’imagine des vols de séraphins précédant notre sillage pour annoncer notre arrivée triomphale. Mouettes et aigles pêcheurs crient de joie. J’entends tambours et trompettes qui résonnent dans ce cirque montagneux surplombé par ses hautes falaises. Les couleurs d’automne, les cascades, la neige sur les hauteurs, sont la foule qui acclament notre entrée magistrale, tels de glorieux conquérants ayant bravés le Nord. Puis, le navire se transforme en ballerine et exécute des cercles dans l’eau pour saluer cette nature exceptionnelle. Nous repartons sans rien avoir conquis, mais juste été éblouis.

Jour 3, Pénélope poursuit son œuvre de « détricotage ». Nous nous enfonçons inexorablement dans le sud. La température est toujours aussi douce et le ciel toujours aussi azuré. Le matin, nous brisons le cercle arctique. J’aurai passé 14 jours et 15 heures au-delà de cette ligne imaginaire. À la mi-journée, le vent forcit nettement et le ciel se couvre un peu. Faire le tour de la coursive devient un exercice très sportif. La fin de la journée est plus calme. A Brønnøysund, nous sommes à mi-chemin entre le nord et le sud du pays. Une routine apaisante s’installe à bord. La journée s’évanouit lentement et je contemple le coucher du soleil. Un plaisir facile qui ne se refuse pas.

Jour 4, la température est toujours aussi douce, la lumière orangée du matin me met d’humeur joyeuse. Profiter de l’air du matin, sur la passerelle, est un ravissement quotidien. La routine estivale s’installe et les occupations varient entre repos, farniente et photos. Kristiansund, à ne pas confondre avec Kristiansand, s’offre sous la lumière feutrée du soir. Un charme particulier enveloppe la ville. Le bien être semble se reposer ici.

Au gré des arrêts, je trouve que les docks, comme les aéroports et les gares, captent des instants de bonheur, de joie. À l’arrivée ou au départ, de la poignée de main à l’accolade, de la bise au sourire, des yeux rougis d’émotion ou aux larmes qui roulent sur les joues, les émotions se déclinent à l’infini. Certains vivent l’émotion, d’autres traversent les lieux sans y avoir droit. Spectateur anonyme ou témoin d’un monde aimant, ces instants sont beaux.

Jour 5 ; 8h, la luminosité habituelle semble partie. Il fait sombre. L’habituel éclat aigue-marine du matin est resté sous d’autres latitudes. Dehors, le vent est fort. Durant la nuit, pendant une heure, nous avons essuyé une barre de vagues qui a bien fait jouer le navire au cheval à bascule. La pluie, le gris, l’air tempétueux nous accompagnent toute la matinée. Tout le monde reste blotti à l’intérieur et attend de débarquer. Deux heures avant d’atteindre Bergen, la magie opère à nouveau. Le beau temps fait une percée qui m’accompagnera jusque dans la soirée. L’entrée dans Bergen est un beau moment ; le chenal est parsemé de petits ilots. Juchées sur les hauteurs, des maisons cossues dominent la mer. La lumière chaude et rasante donne de le flamboyance au paysage.

A mon départ d’Honningsvåg, j’ai laissé les manutentionnaires attacher Viktor. Ils connaissent leur métier et les contraintes de la traversée. Je dois avouer que le travail a été très soigné. Je pense que le préposé qui a été impliqué dans l’arrimage de Viktor a fait "boucherie première année avec spécialisation bardage de rôtis" ou alors a beaucoup trop admiré les photographies de Nobuyoshi Araki. Le souci du détail a été de mettre des serviettes sur tous les points de contact entre des éléments de la carrosserie et les sangles.

L’idée de prendre le ferry pour redescendre du cap Nord a été un choix très judicieux. Le choix du ferry côtier offre plusieurs atouts. Premièrement en termes de temps. Entre une descente du Cap Nord à Bergen par la route ou le ferry, l’écart est minime. Sur le plan budget : les éléments hôtels, nourriture, pneus, essence, mis bout à bout l’écart sera marginal notamment par rapport au confort offert (pas d’itinérance). L’aspect fatigue et risque plaide aussi pour le ferry. En outre, quelles que soient les conditions météo, les 4 jours passés sur le ferry seront un moment de vrai repos. Si le ferry n’est pas une habitude, c’est l’opportunité d’apprécier et de savourer le temps lent. Enfin, le ferry permet de voir aussi les paysages norvégiens sous un angle unique. Pour toutes ces raisons, et pour l’avoir expérimenté, il me semble que dans un format de voyage d’aller au Cap Nord, le retour par le ferry est l’option optimale. En outre, la table au ferry est très bonne (j’ai pris l’option petit déjeuner et dîner). Ce fut d’ailleurs une très belle surprise de ce voyage. L’idée de monter en ferry et de redescendre par la route me paraît incongrue.

Petit tour dans Bergen et festin de « king crab » qui achèvera noblement ce périple norvégien. Demain j’entamerai la descente vers Kristiansund puis le Danemark.

30) 04.10.2021 - Bergen - Kristiansand - 449Km

8h15, départ de Bergen, il fait 13°C, il pleut. Je ne vais pas me plaindre compte tenu des journées exceptionnelles que j’ai collectionnées depuis le début de l’épopée. Bien à l’abri des intempéries sous mon équipement, le confort est royal même sous la pluie. Sur mon GPS, j’ai un outil météorologique que j’apprécie particulièrement. Ce dernier affiche, en surimpression sur la carte, l’évolution des masses pluvieuses ou neigeuses. Je l’utilise assez fréquemment pour esquiver la pluie ou patienter afin de laisser passer un gros coup de tabac. Aujourd’hui, le ciel de traîne se décompose en une succession de lignes de front qui se déplacent vers le nord-est. Je dois donc les traverser successivement jusqu’à Stavanger (mi-chemin). Le schéma est simple : entre les lignes, il fait beau, dans la ligne c’est la douche. La stratégie du jour est simple « on fonce dans le tas ! ».

Après 5 jours sans avoir roulé, quitter Bergen, un lundi matin, à l’heure de pointe, c’est un choc ! Je m’étais habitué au trafic clairsemé, à l’espace, à avoir une route quasi pour moi seul, et là, d’un coup, c’est l’overdose. Ce n’est pas une transition, c’est le big bang!

J’emprunte les deux derniers ferries continentaux du voyage. J’aurai utilisé 17 ferries en Norvège. Pour ces dernières traversées, Viktor sera solidement arrimé afin d’éviter de faire des cabrioles. Certes, ce ne sont pas des mers déchaînées, mais ces traversées furent animées.

Pour ma descente sur Kristiansand, je m’étais fait un canevas de route assez simple qui consistait à emprunter la E39. J’ai pour habitude d’agrémenter ma route de pointes, cols ou autres pitreries qui me plaisent. C’est un peu comme en gastronomie élémentaire. Prenons le cas des œufs au plat, c’est simple et délicieux. Ajoutons une pincée de noix de muscade, une bonne tranche de lard bien juteux, quelques copeaux de truffe pour relever le goût, et une belle tranche de pain de campagne, et nous passons de bon à succulent. Selon moi, le tourisme à moto c’est pareil. Il faut prendre une bonne base, et, au gré du marché du jour, l’améliorer en fonction de son inspiration et de sa créativité.

Pendant la première traversée, j’estime qu’en passant par la 545 la route est plus courte. Lumineuse inspiration. Cette route est un délice. J’essuie une belle averse, mais le reste de cette route se savourera au sec. La palette des couleurs d’automne ne s’est pas déployée ici ; les feuilles sont encore assez vertes. Des ruisseaux qui dévalent la colline pour se jeter dans le fjord, aux maisons colorées qui baignent dans l’eau, tout est magnifique. Voilà, je viens d’ajouter à ma route une pincée de noix de muscade et de faire rissoler la tranche de lard.

À Stavanger, je décide de m’éloigner de la E39 et de longer la côte au plus près. Deuxième intuition lumineuse de la journée. À Stavanger, la météo devient à nouveau magnifique. J’évite tout de même, pendant mon ravitaillement, une petite averse de grêle. Je descends le long de la 44 et FV44. Là, sur 100 kilomètres, c’est un concentré de ce que la Norvège du sud offre de plus beau. C’est du Mozart. Pour aller à Kristiansand ou Bergen c’est un « must ». Des plages battues par les vagues et le vent, aux fermes qui plongent dans la mer, des praires ovines ou bovines à fleur de mer, c’est spectaculaire. Fjords, lacs et cascades se succèdent. Des cols, des virages à gogo, c’est une farandole, que dis-je un festival. Les copeaux de truffe choient en flocons – la messe est dite : « dégustez » .

Norvège, ô Norvège, tu es une femme dont la beauté est au paroxysme de son art. Chaque courbe, chaque galbe, chaque pointe relève de l’art. Tu illumines, tu irradies. L’astre solaire ne se pose pas sur toi, il glisse, il te caresse. Tu embellis le beau pour élever la nature au rang du sublime. Ta côte maritime est une naïade allongée. La route côtière caresse longuement ce corps qui s’étend du sud au nord. L’interstice entre tes orteils est des fjords que j’aime chatouiller. Le cambré de tes reins des baies, des plages où les vagues y viennent s’échouer de plaisir. Chez toi tout est frisson, ce fessier sculptural comme tes massifs montagneux. Poitrine ferme érigée vers les cieux, je me blottis en son creux pour y contempler tes aurores boréales, ton cosmétique, ta coquetterie. Norvège, tu fais saliver de plaisir. Tu es un festin érotique, une symphonie de beauté, une farandole d’émotions. Ô Norvège, on n’admire pas ta beauté, on jouit dans ta beauté.

31) 05.10.2021 - Kristiansand (NO) - Hirtshals (DK) - Warwerort (D) - 496Km

Départ à 8h30 de Kristiansand pour le Danemark (Hirtshals). Je me suis réveillé quasi chaque heure dans la nuit. Je ne voulais pas rater le ferry. J’ai pourtant un billet flexible et une horloge biologique interne bien réglée, mais cette fois ça ne fonctionne pas. Je me réveille donc chiffonné. Dix minutes avant de monter à bord, la brigade douanière débarque. Inspection au hasard et contrôle des documents pour la majorité des véhicules. La plus gradée, au gabarit comparable au mien, affublée, de ses deux barrettes et deux étoiles, s’approche de moi et engage la causette. Mazette, j’ai les honneurs de la haute hiérarchie! J’ai droit à une avalanche de questions, la déformation professionnelle, lui fait répéter des questions pour s’assurer de la cohérence du discours. Je lui fais ma tirade amoureuse sur la Norvège. Elle a le regard qui brille. Bilan des courses, pas de contrôle pour ma pomme et, en plus, j’ai un sourire. L’embarquement devient une routine, j'attache Viktor et je vais sur le pont. Je regarde une dernière fois la côte norvégienne s’éloigner. Ces vacances furent merveilleuses. Les 3 heures de traversée passeront rapidement, j’ai dormi la moitié du temps.

Vous connaissez la théorie des « œufs aux plats » bis repetita. J’avale 3 heures d’autoroute et utilise la sixième vitesse qui n’avait plus servi depuis plus d’un mois. Rouler à 130 km/h sur l’autoroute me donne l’impression d’être un délinquant, après avoir plafonné à 80km/h pendant quasi un mois. L’épisode autoroute me suffit. Je bifurque vers l’ouest. La luminosité y est meilleure, à tel point qu’il y fait soleil. Je découvre deux villes charmantes : Tondern au Danemark, et Husum, une espèce de nano Bergen, en Allemagne. C’est mignon.

Traverser le bocage danois est apaisant. Le bout de côte allemande que je parcours en fin de journée me fait penser à la Zélande. La terre est protégée par une haute digue dont le sommet est emprunté par les cyclistes et les piétons. La route est située au pied de la dune. On ne voit pas la mer depuis la route. Depuis que j’ai passé la frontière allemande, l’urbanisation, le trafic, tout est plus dense. Tout semble plus nerveux. En 24 heures, entre la route côtière 44 en Norvège, et cette fin de journée, la comparaison est rude. Je suis à mi-chemin et fais une halte avant une ultime étape qui me conduira au Luxembourg.

32) 06.10.2021 - Warwerort (D) - Luxembourg - 665Km

Le soleil se hisse doucement au-dessus de la lande. Une lumière cuivrée se dissipe lentement et rase le sol. Les moutons, au loin, paissent en paix dans un vert éclatant. Je pousse ma route jusqu’au sommet de la digue pour admirer le paysage. La baie de l’Elbe se noie entre la mer du Nord et le fleuve : l’instant est beau et paisible.

Pour cette dernière journée, j’ai trouvé une fantaisie. Prendre le ferry pour traverse l’Elbe. Pas l’île ! le fleuve! J’ajouterai donc un ferry à ma collection. Avant d’arriver à Brunsbüttel où j’embarque, je traverse des champs d’éoliennes dont le nombre dépasse l’entendement. J’avais mis la zone portuaire dans mon GPS comme destination. Hélas, pas de ferry ici. Les indications pour rejoindre l’embarcadère pour Cuxhaven sont très discrètes. Le ferry est situé en dehors de la ville. Rapide demi-tour et me voilà prêt à embarquer.

L’entrée de l’Elbe draine tout le trafic vers le port de Hambourg. Il y a beaucoup de navires. Ce ne sont pas de petites barques. D’énormes porte-conteneurs, des méthaniers et des vraquiers croisent à foison. Nous coupons le trafic pour traverser. L’approximation n’est pas de mise. Par temps de brouillard, le capitaine doit transpirer à grosses gouttes pour zigzaguer entre les lignes. Une heure et quart plus tard, j’accoste à Cuxhaven. Cette ultime traversée signe la fin des épisodes maritimes de mon aventure.

La chance insolente que j’ai eue avec la météo a tourné. Les choses se gâtent sérieusement. A Münster, un mur d’eau se dresse sur l’autoroute. Je vais me faire sérieusement rincer jusqu’à Cologne. Par moment, la visibilité est très faible, le trafic ralentit souvent brutalement, la situation est par moment tendue. Quand je pense qu’il fait meilleur au Cap Nord qu’ici. Je suis bien protégé et fais preuve de résilience et de patience. Dernier point : mon train de pneu qui était ma préoccupation depuis Bergen, car un peu à l’agonie. Il a finalement tenu jusqu’au bout. Un miracle, car je pensais sincèrement m’arrêter à Brême pour le remplacer. Finalement, les conditions épouvantables, pluie et température, que j’ai essuyées à partir de Münster ont tourné à mon avantage en soulageant les contraintes sur mes pneus.

J’arrive à Luxembourg, avant 20 heures, très heureux d’avoir fait ce voyage. Je jubile sous mon casque, d’être allé jusqu’au Cap Nord en passant par le Svalbard. Merci belle Norvège de me rendre comblé de bonheur.

 


Conseils & Avis


Quel format pour visiter la Norvège ?


La première question est de définir l’objectif du voyage. La Norvège peut se découper en trois grandes sections : le sud (Kristiansand, Oslo, Bergen, Trondheim), la partie centrale (qui couvre Trondheim, les Lofoten et Narvik) et la zone Nord (de Narvik à Kirkenes en passant par Tromsø, Alta et le Cap Nord). Les trois zones ont chacune leurs particularités et leur attrait. Au-delà de Trondheim, le pays offre un autre visage. Dans le nord, la nature est encore plus présente et l’urbanisation plus clairsemée. La partie nord a la préférence pour son aspect nature brut. Aller en Norvège, c’est embrasser un concept de nature, de vie en extérieur. Pour des « beach party » endiablées à la sauce Ibiza et alcool à gogo, il faut songer à une autre destination.

Pour découvrir la Norvège, si on vise le Cap Nord, il y a deux moments distincts à prendre en considération : le temps de la montée et celui du retour. En outre, trois paramètres doivent retenir l’attention : la météo, les distances et le budget.

J’aime l’adage « qui veut voyager loin et longtemps voyage confortablement ». Celui-ci s’applique parfaitement à la Norvège. Mon objectif était d’atteindre le Cap Nord. Pour ce faire, il faudra visiter la Norvège en itinérance. De Kristiansand (arrivée du ferry au sud de la Norvège) au Cap Nord aller-retour, il faut parcourir sensiblement 5000 km.

N’oubliez pas que Gerardus Mercator est aussi un coquin et qu’il peut vous berner. Une fois à Trondheim, vous trouvez que vous avez déjà bien roulé et que vous êtes très au Nord, mais le Cap est encore à 1600 kilomètres. Au-delà de Trondheim, la Norvège donne l’impression d’être un élastique, plus on monte plus les distances semblent s’étirer. Il me semble que des étapes quotidiennes de plus 450 kilomètres, en moto en Norvège, sont déraisonnables. Deux facteurs jouent pour des étapes courtes. Les paysages de la Norvège s’apprécient et se savourent. Les arrêts photos sont nombreux pour immortaliser des souvenirs. Si vous êtes vidéaste, la mise en place des prises de vue peut être longue. Les routes principales sont souvent bordées par des rails de sécurité et les arrêts ne sont parfois pas très faciles. Enfin, les visites ou les treks prennent du temps.

Si vous êtes un très gros rouleur, l’aller-retour entre le sud de la Norvège et le cap Nord peut être bouclé en une semaine. C’est à mon sens déraisonnable de voyager dans un tel format. Je ne suis pas en reste dans le domaine du gros roulage, mais, personnellement, je ne me lancerais pas dans une telle épreuve. La Norvège est donc un paradoxe. Pour la visiter, il faut, d’une part, du temps, compte tenu des distances, de la diversité, des limitations de vitesse et de la beauté des paysages, et, d’autre part, comme tout est très cher, il faut trouver le meilleur compromis entre coûts et temps. Sans compter que la météo peut compromettre les projets les plus optimistes.

À mon sens, en moto, deux semaines me semblent un minimum pour profiter de la Norvège. Compte tenu de la distance parcourue, un jour de « mécanique » pour changer des pneus ou faire une révision intermédiaire n’est pas à exclure.

Pour se rendre en Norvège, avec son véhicule, le point d’entrée le plus évident est via le Danemark. La traversée entre Hirtshals et Kristiansand prend 3h15 heures avec les ferries rapides.

Pour monter vers le Cap Nord, deux options sont possibles : la côte norvégienne ou une route plus directe par la Suède et la Finlande. Selon mon analyse, je pense que la côte norvégienne est l’option qui offre les plus beaux paysages. L’écart en kilomètres est relativement marginal (+/- 500 kilomètres) entre l’option côtière et une montée « plein centre ».

En revanche, quatre options sont possibles pour revenir du Cap Nord par la route. La première : la route russe suivie de la traversée des pays baltes. Cette option permet de visiter St Petersburg et deux belles capitales, Tallin et Riga. Elle nécessite néanmoins beaucoup de temps. La deuxième option est de redescendre par la Finlande et la Suède. La troisième est de redescendre par la Norvège. Après avoir fait tant de kilomètres pour rejoindre un point si septentrional, c’est l’occasion de faire un autre voyage et d’apprécier d’autres paysages. Ces trois options se heurtent à trois écueils, comme évoqués précédemment : le temps, le budget, un remplacement des pneus et éventuellement une révision intermédiaire de la moto. La dernière option est la voie maritime en utilisant le ferry côtier - meilleure option à mon sens.

En conclusion, pour aller au Cap Nord, il faut prévoir minimum 2 semaines sur le sol norvégien. Le meilleur format me paraît être une montée par la côte norvégienne, une redescente par le ferry costal jusqu’à Bergen puis la route côtière jusqu’à Kristiansand. La rubrique, « les routes immanquables » permettent de faire un beau canevas pour profiter de la merveilleuse Norvège. La navigation en Norvège ne pose aucune difficulté, tout est très bien indiqué. On peut même se dispenser de GPS. Une carte papier ou des fiches Bristol suffisent. L’infrastructure routière est très bien entretenue. Il n’y a pas de difficulté de conduite pendant la saison estivale. Dans un format de voyage de 4-6 semaines, si les conditions COVID-19, le temps et le budget le permettent, une montée par la côte norvégienne et une descente par la Russie et les pays baltes me paraît une belle alternative.

Quelle période ?


J’ai développé un modèle météo statistique, qui «cible » un point GPS (une ville, une région, une zone, …) et permet d’obtenir, par l’agrégation de 9 données météorologiques, un score sur 100 pour une semaine donnée. Pour la Norvège, j’ai sélectionné 6 villes afin de couvrir les trois zones de la Norvège (Sud, Centre et Nord). Comme pour les produits financiers, les performances météo du passé ne prévalent pas des performances futures, mais cela donne une bonne tendance.

Pour la partie sud, les semaines 29 à 34 (19/07 – 29/08) semblent les plus propices, les semaines 30 à 33 (26/07 – 22/08) pour le centre, et 29 à 30 (19/07 – 01/08) pour le Nord. En conclusion, un départ de Kristiansand aux alentours du 19 juillet pour une arrivée au Cap Nord, vers le 29 juillet et un retour à Kristiansand vers le 5 août semblent mettre les meilleurs atouts météo de son côté. Néanmoins, la période de mi-septembre à début octobre permet de bénéficier des couleurs automnales. Ça met du “peps” dans les photos.

Les Ferries


Le ferry est quasiment un passage obligé. Les traversées sont parfois courtes, de quelques minutes à quelques heures (pour rejoindre le Sud des Lofoten - Bodø - Moskenes). Tout est très bien organisé. La ponctualité est digne de l’horlogerie suisse. Les rotations sont très fréquentes sur les axes principaux, parfois plus espacées pour les zones plus isolées. Des applications fournissent les horaires des ferries. Personnellement, j’ai trouvé que « Rome2Rio » était la plus pratique. En revanche, vérifiez deux fois si le ferry embarque des véhicules (les speeds boats sont souvent réservés aux passagers piétons). De plus, vérifiez si la ligne est toujours opérationnelle à la date de votre voyage. Par exemple, dans les Vesterålen au nord des Lofoten, la ligne de ferry entre Andenes et Gryllefjord fermait cette année le 5 septembre.

Notez que les embarcadères n'ont pas tous un abri pour rester au sec en cas d'intempérie. Si, par exemple, vous êtes en moto, soit vous êtes résiliant, soit il faut prévoir un parapluie ou se réfugiez dans les WC. Quand les ferries se succèdent sur une route, comme sur la route côtière n°17, ils sont généralement synchronisés entre eux.

La bonne idée est de se créer un compte sur AutoPASS. AutoPASS est un système similaire au Télépéage en France pour les autoroutes. Il faut s’inscrire un mois à l’avance afin d’initialiser le compte et l’approvisionner (300€). Au retour, le solde est reversé s’il n’a pas été totalement consommé. Une fois à bord du ferry, le préposé scanne la plaque et la traversée est déduite de votre compte. Sur votre page personnelle sur AutoPASS, vous avez accès à toutes les informations relatives à vos passages en Ferry et à votre consommation. L’énorme avantage est la remise de 50% sur la quasi-totalité des passages et le confort, car pas de paiement à effectuer à bord. Sur l’ensemble des passages effectués, j’ai économisé 106€ pour ma moto. Les tarifs étant proportionnels à la taille du véhicule, l’économie est appréciable.

Code de la route


Tous les guides mentionnent cet aspect : l'autorité norvégienne ne plaisante pas avec le code de la route et notamment les excès de vitesse et l'alcool au volant. C'est le pays du monde le plus cher en termes d'amendes. En 2021, selon l'étude Zutobi, l'excès de vitesse sur autoroute est de 711€ dès le premier kilomètre et au-delà de 40km/h au-dessus de la vitesse autorisée, tu rentres à pied. Si tu as taquiné la limite de plus de 65km/h c'est la taule ferme - direct ! Si l'idée est d'aller user les "sliders" dans la route des Trolls, ou d’essayer de connaître sur autoroute ta vitesse maximum à fond de 6ème, je pense qu'il faut revoir tes ambitions. Pour l'alcool au volant, c'est 5783€ (oui, oui il n'y a pas d'erreur de frappe) et le taux d'alcoolémie autorisé est de 0,02%. Ça fait cher le demi de bière ! En résumé, le message est clair : on se tient à carreau et on profite de la beauté des paysages tranquillement.

Les Norvégiens respectent scrupuleusement le code de la route et notamment les limitations de vitesse (pour les Norvégiens l’amende est proportionnelle aux revenus avec les plafonds décrits ci-dessus).

Pour conclure, sur le point de la vitesse, on ne va pas en Norvège pour s’arsouiller ; on profite avant tout de la beauté des paysages. Le premier jour c’est déroutant, mais après quelques jours c’est agréable de « cruiser » à la norvégienne. J’ai fait la majorité du voyage en 4ème vitesse et j’ai rarement passé la 5ème et jamais passé la 6ème.

Le coin du motard


Quelle que soit la période choisie, pour le motard, la météo sera un élément primordial. Visiter la Norvège pour aller au Cap Nord, c’est minimum deux semaines à l’air libre à raison de 10 à 12 heures par jour. Il faut donc s’équiper en conséquence pour affronter tous les scénarii plausibles.

Pour ce voyage, j’ai opté pour une veste Dainese Antartica. Dessous, j’opte pour trois couches techniques Gortex. Justaucorps en fibre technique Odlo, une Polartec fine d’intersaison de chez 66° (marque islandaise) en deuxième couche et une doudoune, en duvet d'oie 700g, fournie avec la veste Antatrica que j'enfile sous la veste. En fonction des températures, je m’effeuille. Pour le pantalon, j’ai opté pour un BMW Atlantis (cuir, nubuck). Un modèle de pantalon que j’utilise depuis plus de 15 ans et que remplace au gré du temps – une merveille dans toutes les conditions, parfait pour ce type voyage typé route. Pour les bottes, j’utilise au quotidien des Oxtar TCS. Pour les chaussettes, j’ai découvert, la marque Verjari, modèle « longues et imperméables et respirantes ». J’étais sceptique sur les chaussettes étanches et notamment l’aspect versatile. À l’origine, ces chaussettes sont destinées aux coureurs de trail. C’est un must en moto. C’est un meilleur choix que des chaussettes de ski ou de randonnée. Ce fut un plaisir total en termes de confort, chaleur et efficacité. J’étais convaincu que, début octobre au Cap Nord, j’essuierais les premières chutes de neige. J’avais en réserve un ensemble en Mérinos 400 pour les jambes et le corps. Ensemble qui est resté bien au calme dans la valise. Pour les gants, j’ai emporté 3 paires : des gants été Enduro-GS, que j’ai tenus jusqu’à Bergen, puis les intermédiaires Richa « GP Top » que j’ai utilisés tout le reste du voyage. A partir de Narvik, j’ai utilisé le premier niveau des poignées chauffantes par confort. Les gants hiver étanches de chez Dainese ont été utilisés le dernier jour, en Allemagne, pour affronter les grosses pluies. Pour un voyage au cœur de l’été, j’aurais éliminé de ma garde-robe l’ensemble en Merino.

Depuis 4 ans, je m’efforce de voyager le plus léger possible. Dans mes voyages antérieurs en GS Adventures, mes caisses en aluminium et le top-case étaient remplis à ras bords. Maintenant, j’ai sensiblement 20% de moins en volume dans les valises latérales et j’ai supprimé le top case. C’est la partie qui demande le plus de discipline. S’efforcer de se concentrer sur l’essentiel et cesser d’avoir le réflexe de penser « je pourrais en avoir besoin ».

Voyager léger devrait être le leitmotiv de chaque motard. Il n’y a que des avantages à voyager léger. Pour des voyages de plus de 10 jours, il me paraît illusoire d’emporter sa garde-robe pour toute la période. J’opte pour lavage toutes les semaines lors d’un jour de repos ou de sédentarisation. Par exemple, sur le ferry côtier, celui qui m’a redescendu vers Bergen, il y a des machines à laver et des sécheuses à disposition (payant).

Pour les ferries, il y a une règle implicite, les motos peuvent doubler la file des voitures afin d’embarquer en premier sur les côtés du navire, avant l’embarquement des autres véhicules. Notez qu’il ne faut pas se parquer sur les zones de sécurité hachurées en jaune. Il n’est pas nécessaire de systématiquement arrimer les motos sur les ferries continentaux. Si les conditions sont remuantes, le personnel de bord dispense les conseils d’arrimage. Une bonne occasion de réviser son nœud de chaise et d’anneau avant le départ.

Pour les motos, les routes, ponts et tunnels à péage sont gratuits, petit attention du gouvernement norvégien qui fait plaisir.

La Norvège est dotée de nombreux passages canadiens afin que les moutons restent dans leurs pâtures. Il s’agit principalement d’une série de rouleaux ou de barres en métal, espacés de quelques centimètres. Les passages canadiens se passent dans l’axe, toute velléité de prendre quelques centimètres se sanctionne par une dérobade du train avant ou arrière au choix. La dérobade va de la petite émotion à la cabriole. De même, sur les ponts avec des tabliers en bois, détrempés, humides ou humectés par la rosée du matin, la plus grande prudence s’impose : freinage prohibé et prise d’angle uniquement nécessaire si le contact avec la terre est une passion pour vous. Pour une prise d’angle de 1°, j’ai expérimenté une belle équerre sans conséquence.

Pour la partie pneumatique : sur mon trail, j’ai opté pour des Continental TKC-70 à l’avant, parfaits en toutes circonstances et impériaux sous la pluie. Dans le gras, les 80 sont meilleurs, mais tout est affaire de compromis, car le roulage fut essentiellement routier. A l’arrière, j’ai mis des Continental TKC-70 rocks. C’est, à mon sens, le meilleur compromis pour le voyage en Trail. Le comportement sur route est parfait, notamment la confiance procurée sur le mouillé. Le comportement dans le « dirt » est très rassurant, et, cerise sur le gâteau, la longévité est honorable (≈7000 kilomètres).

La Norvège dispose d’une infrastructure moderne et efficace. Il n’y a pas réellement d’aventure. Toute est disponible en matière de mécanique. Le réseau de KTM est correctement représenté. DHL est très efficace, le cas échéant. Compte tenu de ces éléments, je n’ai pas emporté de pièces de rechange (sélecteurs, leviers, jeu de visserie …). Une bombe pour graisser ma chaîne (je n’ai pas eu le temps d’installer le Scottoiler), un kit de réparation pour les pneus, du scotch américain, des cordes, des mousquetons et c’est tout. Je n’ai eu aucun incident mécanique à déplorer pendant tout mon périple.

Parlons rapidement de Viktor : ma KTM 1290 Super Adventure R modèle 2021. Le meilleur résumé est : merci l’artiste ! Sans renier mon passé, j’ai roulé des années sur des BMW : deux RT, 1 K1600 ou encore mes 6 BMW GS dont 2 Adventure et une F800 en transformée super motard – Viktor est la meilleure moto que j’ai pilotée. Je la trouve même un ton au-dessus d’une KTM 1290S de 2020 avec laquelle j’ai fait le tour de l’Europe du Sud (« Olive Tour »). Un outil incroyablement polyvalent pour voyager partout. Viktor avec sa jante de 21’’, sa fourche de gros diamètre, monstrueusement efficace, son châssis de feu, son moteur indécent de puissance, tous ces ingrédients en font un partenaire de voyage admirable et jubilatoire.

La meilleure moto, c’est celle que tu as ; celle qui correspond à ton sens du voyage ou de l’aventure. Il me semble, néanmoins, que le Trail moderne est l’outil le plus polyvalent pour voyager. Certes, je peux concevoir de faire la Norvège en Peugeot 103, mais cela va manquer d’allonge par moment (même avec un Kit Polini 80 et un carbu de 22 - parenthèse que les moins de 40 ans ne peuvent pas comprendre !). Compte tenu des kilomètres, la notion de confort est importante. Sincèrement, faire le Cap Nord en super sportive ne paraît pas l’idée la plus sublime – mais avec une grosse dose de courage, pourquoi pas. Au final, peu importe le flacon pourvu que l'ivresse norvégienne nous gagne.

Améliorations


Dans la rubrique « Si on refaisait l’histoire », que changerais-je ?

A part ces ajustements mineurs, je ne changerais rien au format du voyage que j’ai fait.

Divers


L’alcool est hors de prix. Ce n’est pas indispensable surtout que l’eau du robinet est partout très bonne. N’essayez pas d’acheter de l’alcool (bière) le samedi ou le dimanche, à l’épicerie, la vente y est interdite. Il faut soit faire les provisions le vendredi ou pratiquer l’abstinence.

Les bouteilles en plastique sont consignées.

Sans être un grand linguiste, le norvégien peut porter à confusion. Lorddag (littéralement le Jour du Seigneur) qui, pour un catholique, est le dimanche est en fait le samedi pour les Norvégiens. Sundag (jour du soleil) c’est dimanche et le concept de « Sun » le dimanche peut parfois être discutable. Notez que, le dimanche, le Norvégien est rare dans les rues. L’idéal est donc de rouler le dimanche ou de faire des étapes de jonction, car tout est quasiment fermé.

La station service est un lieu de vie. Elle dispose très souvent de tout ce qu'il faut pour faire une pause (café, petite restauration, toilettes ...).

Epilogue


06.10.2021, mes chaussures de marche étaient toujours à la douane à Oslo. L'histoire continue ... 19.10.2021, le facteur me retourne mon colis. Comme le chantait Félix Leclerc - "Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé ..."

Recommandations


Les routes immanquables


Les bonnes adresses


Se loger

Se restaurer

Visiter

Les liens utiles


Budget


Voyager en Norvège est un moment privilégié, c’est une merveille. Néanmoins, la Norvège est une destination onéreuse. L’écueil majeur c’est le coût pour toute chose. Tout est cher. Monaco passe presque pour une destination low cost.

En dormant dans des hôtels confortables et en se restaurant correctement (dignement), il faut tabler pour 32 jours, en moto, sur un budget d'environ 6500€ (hors Svalbard).

Le camping sauvage est autorisé en Norvège, du moment qu’on soit à plus de 150 mètres d’une habitation. Camping et moto restent une histoire aléatoire, notamment pour une longue durée, car la météo est incertaine. Imaginons le scénario de cinq jours de pluie consécutifs avec des étapes de 400 kilomètres sous la pluie - vous êtes rincé au propre et au figuré en quelques jours. Je ne me sens pas honnêtement le courage de faire 100% de camping. En revanche, une solution mixte, en fonction de la météo, entre camping et hôtel semble être une piste pour économiser sur le budget "logement".

Une alternative est de réserver des bungalows, tout équipés (avec cuisine), dans des campings ou dans des résidences. Ceci est un compromis intéressant entre l’hôtel et le camping. Faire sa propre popote, même simple, permet d’adoucir le poste alimentation et ce type de logement peut se partager à plusieurs, généralement 4, ce qui adoucit aussi le poste logement. J'ai utilisé cette option 4 fois.

Il faut néanmoins rester conscient que, même en étant très raisonnable, le budget pour la Norvège reste très substantiel. Le simple budget carburant s'élève à 785€. L’avantage c’est que vos prochaines vacances à Genève, Tokyo ou Londres vous sembleront bon marché !

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Tableaux de bord


Ces tableaux de bord visent d'une part, de répertorier les vitesses moyennes indicatives et, d'autre part, de connaître la consommation de carburant. La consommation de carburant permet de calculer l'empreinte carbone du voyage et de compenser cette dernière. La compensation se fait via des programmes de reforestation. Cette solution est, certes, imparfaite mais c'est un acte concret qui permet d'être conscient des enjeux climatiques et de modestement contribuer à minimiser son impact quand on voyage.

Tableau journalier

Date Kilomètres Consommation Temps de roulage Commentaire
05.09.2021 1922 9h36 Départ
05.09.2021 581,9 6 l/100Km 5h40
06.09.2021 462,4 6,2 l/100Km 5h19
07.09.2021 360 6 l/100Km 4h26
08.09.2021 510,6 5,8 l/100Km 7h06
10.09.2021 279,7 5,8 l/100Km 4h06
11.09.2021 308 6,1 l/100Km 4h34
12.09.2021 282,8 6,1 l/100Km 4h01
13.09.2021 224,9 5,9 l/100Km 3h02
15.09.2021 397,5 5,9 l/100Km 5h14
16.09.2021 206,5 6,1 l/100Km 2h47
17.09.2021 218,5 6,1 l/100Km 3h05
18.09.2021 199 5,8 l/100Km 2h58
20.09.2021 331,8 5,9 l/100Km 5h
21.09.2021 316,7 5,7 l/100Km 4h22
27.09.2021 289 5,8 l/100Km 3h43
28.09.2021 295,5 6 l/100Km 3h42
04.10.2021 449,1 5.8 l/100Km 6h27
05.10.2021 496,6 6.5 l/100Km 5h39
06.10.2021 665,4 6.4 l/100Km 7h18
06.10.2021 6923,6 6 l/100Km 90h23 19h47 Arrivée

Tableau carburant

Date Kilomètres Litres de carburant Coût € Commentaire
05.09.2021 2177 19,84 36,68 1,849 le litre ! (DE)
05.09.2021 2493 19,07 29,16 (DE)
06.09.2021 2795 18,87 30,93 230,03 DKK
06.09.2021 2963 10,91 17,74 131,9 DKK
07.09.2021 3124 10,73 19,32 143,67 DKK
07.09.2021 3318 11,4 20,29 208,51 NOK
08.09.2021 3632 19,42 33,17 341,6 NOK
08.09.2021 3843 12,58 20,78 213,73 NOK
10.09.2021 4111 16,27 29,37 300,34 NOK
11.09.2021 4385 17,50 28,73 299,25 NOK
12.09.2021 4578 13,16 24,16 248,59 NOK
13.09.2021 4820 15,9 26,54 270,14 NOK
15.09.2021 5089 15,97 25,97 263,35NOK
15.09.2021 5343 16,07 25,5 258,57 NOK
17.09.2021 5604 17,37 29,73 302,93 NOK
17.09.2021 5786 11,68 20,83 212,23 NOK
18.09.2021 5993 14,02 24,02 245,35 NOK
20.09.2021 6236 15,83 28,85 295,23 NOK
21.09.2021 6457 13,64 22,49 229,02 NOK
21.09.2021 6635 11,03 18,46 188 NOK
27.09.2021 6924 18,01 30,76 309,23 NOK
28.09.2021 7158 12,92 24,68 250,13 NOK
04.10.2021 7428 18,80 31,66 315,55 NOK
05.10.2021 7689 16,49 39,57 227,40 DKK
05.10.2021 7968 18,65 31,82 236,67 DKK
06.10.2021 8229 16,42 28,06 DE
06.10.2021 8496 17,68 35,17 DE
06.10.2021 8706 9,44 15 DE
06.10.2021 8845 13,1 18,68 LU

Crédits


Merci à Nelly B. et au groupe Reflex pour le support. Merci à Pascal B. et Danielle B. pour le travail de relecture.