Il y a, à la veille d'un départ, une tension d'archer. La corde est tendue depuis des mois — depuis le jour où l'inscription fut scellée — et ce matin, enfin, on lâche la flèche. Gubbio n'est encore qu'un nom posé sur une carte d'Ombrie, un point lointain vers lequel tout converge. Le rallye appelle, et cet appel a la son grave et têtu d'un tambour guerrier.
Deux étapes pour l'atteindre. Non pas par goût de la lenteur, mais par refus d'une chose précise : s'infuser deux journées d'autoroute qui vous laminent l'âme et vous laisse à destination rincé. J'ai donc taillé l'itinéraire pour rationner l'autoroute et voler quelques virages en route. La transition n'est pas une corvée à expédier, c'est déjà le voyage.
Le rituel du matin s'accomplit dans un silence recueilli : sangler, vérifier, ajuster et contrôler la moto une dernière fois. Toni (c'est le surnom de ma moto), chargé et rassasié d'essence, attend patiemment. Rapide détour pour entraîner Vincent dans cette cavalcade, puis le Luxembourg s'efface doucement derrière moi en cet après-midi de septembre.
Jusqu'à Sarrebruck, il faut payer le prix de la monotonie. Ce long ruban anthracite déroule sa rengaine et me sert son sermon soporifique — je l'écoute d'une oreille distraite, l'esprit déjà projeté au loin. Sarrebruck franchie, je m'échappe de l'autoroute.
Dès lors, tout change. La Sarre s'étire, l'Alsace bossue déploie ses collines rondes au loin. La route se fait bavarde, capricieuse, elle ondule sans hâte comme une houle longue sur la mer.
Dabo se dresse devant moi. Le rocher est planté là, insolent, portant sa chapelle Saint-Léon en équilibre au-dessus des cimes, telle une sentinelle qui aurait choisi son poste avec un goût certain pour la mise en scène. Autour, la route s'enroule enfin sérieusement. Épingles, appuis, relances : le pilote se réveille, la mécanique dialogue, les kilomètres cessent de compter. C'est peu de chose — une poignée de virages arrachés à une journée de liaison — mais c'est précisément pour cela qu'ils sont là. Un plaisir prémédité !
La descente vers la plaine est une expiration lente. Le massif s'abaisse, la forêt s'éclaircit, et soudain l'Alsace se donne. L'Alsace, c'est un chapelet de colombages, d'enseignes en fer forgé, de géraniums qui dégoulinent des balcons — un décor de trains miniatures, mais en vrai. Sans oublier le piémont ourlé de vignes, ses rangs alignés au cordeau qui grimpent à l'assaut des coteaux. Tel le geste du semeur, la lumière de fin d'après-midi glisse sur les vignes et allume le paysage d'un or roux.
J'arrive à Kientzheim, blotti dans ses remparts, au pied du Schlossberg. Le village est une miniature : la porte basse, son Lalli goguenard qui tire la langue aux assiégeants depuis des siècles, le château qui abrite la Confrérie Saint-Étienne et le musée du vignoble. Trois cents mètres de ruelles et huit siècles de patience vous contemplent.
Le soir reprend son rituel : contrôle de la moto, douche, repos, atelier d'écriture. Un bon repas ponctue l'étape — juste récompense d'une journée qui n'avait pourtant que le titre modeste de « transition », mais qui célèbre aussi le début des vacances. Demain, seconde étape, et Gubbio se rapprochera d'un cran.

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